Un mois après les communales et plus d’un an après les législatives, le Togo attend toujours la composition de son nouveau gouvernement. Ce retard, qui pourrait sembler anodin, révèle en réalité un affrontement silencieux entre une volonté présidentielle de renouvellement et les forces conservatrices d’un système longtemps dominant.
À l’aube de la Ve République, Faure Gnassingbé, désormais Président du Conseil, s’est retrouvé face à un dilemme. Celui de transformer les institutions pour répondre à la nouvelle donne politique, sans pour autant fracturer les équilibres historiques de son propre camp. L’enjeu dépasse la simple formation d’un exécutif. Il s’agit d’un moment charnière où se cristallisent ambitions, résistances et stratégie de réinvention du pouvoir. Ce moment d’attente, loin d’être un vide institutionnel, est en fait une bataille pour imposer une nouvelle méthode de gouvernance dans un cadre constitutionnel repensé. Le pari de l’ouverture n’ayant pas pris, c’est la recomposition silencieuse des rapports de force internes qui s’impose.
Une opposition piégée par ses propres limites
Au lendemain du lancement de la nouvelle République, le chef de l’État a souhaité marquer une rupture en constituant un gouvernement d’ouverture. Dans cet état d’esprit une main a été tendue à l’opposition, avec une exigence claire : proposer des personnalités pour occuper un tiers des portefeuilles ministériels.
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Les profils recherchés devaient répondre à des critères stricts : être âgés de 30 à 50 ans, représenter la diversité ethnique du pays, posséder une expertise technique solide et un parcours irréprochable. Tous les partis d’opposition, de l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC) au Parti Démocratique Panafricain (PDP), en passant par l’Union des Forces du Changement (UFC), ont été approchés. Un délai de deux semaines leur a été accordé pour soumettre des propositions. Mais au terme de ce délai, le constat est amer : aucun parti n’a été en mesure de présenter des profils répondant à ces exigences. Pris de court, ils ont révélé leurs limites en matière de renouvellement et de préparation de leurs élites.
Cet échec, au-delà de l’embarras qu’il provoque, indique une faiblesse structurelle de l’opposition togolaise. C’est-à-dire une incapacité à se projeter dans une alternance crédible. Pour le pouvoir, ce vide est la preuve que l’opposition, plus prompte à critiquer qu’à construire, n’est pas prête à participer à une gouvernance sérieuse. L’initiative présidentielle s’est donc heurtée à un mur d’impréparation et de méfiance.
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Résistances internes et recomposition stratégique du gouvernement
Face à l’échec de l’ouverture, le Président a tenté une autre rupture, celui d’un rajeunissement profond de l’exécutif, en écartant les figures historiques du système. Ce renouvellement envisagé a provoqué de vives réactions. Les « barons » du régime, marginalisés, ont usé de leur influence jusqu’à mobiliser certaines franges de la diaspora pour faire pression via les réseaux sociaux et manifestations discrètes. Ce contre-feu, habilement orchestré, visait à rappeler leur poids au sein du régime.
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Cette tension a conduit à une nouvelle stratégie d’attente, justifiée officiellement par la tenue des élections communales. En réalité, elle a permis une clarification politique et un recalibrage de la composition du futur gouvernement. Désormais, chaque portefeuille devra traduire un équilibre territorial, ethnique et partisan, intégrant la géographie politique des urnes. L’approche parlementaire de la Ve République prend donc forme dans les faits avant même d’être formalisée.
Le prochain gouvernement togolais sera bien plus qu’une simple équipe ministérielle. Il sera la première véritable traduction politique de la Ve République, un test grandeur nature de la nouvelle Constitution. Ce gouvernement devra non seulement refléter la diversité du pays, mais aussi réconcilier modernisation et stabilité politique. Mais au-delà de sa composition, c’est sa capacité à gouverner dans un contexte de tensions souterraines, de frustrations anciennes et d’attentes renouvelées qui sera scrutée. Le défi n’est pas seulement d’installer un nouvel exécutif, mais de bâtir un consensus autour d’une nouvelle ère politique. Et dans cette équation, le Togo joue bien plus que la simple carte de la réforme institutionnelle : il teste les limites de sa propre transition.

