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L'investigateur Africain > Blog > politique > Damiba extradé au Burkina Faso : fin de l’exil d’un putschiste
politique

Damiba extradé au Burkina Faso : fin de l’exil d’un putschiste

Steven WILSON
Dernière mise à jour : janvier 19, 2026 8:18 pm
Steven WILSON
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13 Min de lecture
Damiba extradé au Burkina Faso : fin de l'exil d'un putschiste
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La décision du Togo d’extrader Paul-Henri Sandaogo Damiba à Ouagadougou le 17 janvier 2026 marque bien plus qu’une simple application d’une procédure judiciaire : elle révèle les failles de la diplomatie régionale, les calculs géopolitiques complexes entre les États du Sahel et de la CEDEAO, et l’impasse institutionnelle dans laquelle se débat l’Afrique de l’Ouest depuis les coups d’État successifs de 2022.

Contents
La tentative déjouée de janvier 2026 : contexte et accusationsLes antécédents : accusations récurrentes de déstabilisation (2024-2025)Faure Gnassingbé : un médiateur confronté à un dilemme politiqueLes calculs géopolitiques : entre crédibilité diplomatique et alliances régionalesLe cadre juridique de l’extradition : une zone d’ombre légaleLa réforme du Code Pénal burkinabè : restauration de la peine capitaleUne victoire géopolitique aux contours ambigus

Le 17 janvier 2026, à la demande du régime du capitaine Ibrahim Traoré, le Togo a ordonné l’arrestation et l’expulsion de Paul-Henri Sandaogo Damiba, lieutenant-colonel en retraite et ancien président de la transition burkinabè. Placé à bord d’un jet privé affrété par l’Agence nationale des renseignements (ANR) togolaise, Damiba a été transféré à Ouagadougou le lendemain matin pour être livré aux autorités burkinabè.

Cette extradition de facto constitue un moment pivot dans les relations régionales ouest-africaines, révélant les tensions croissantes entre la médiation diplomatique et les impératifs de sécurité d’État, ainsi que les paradoxes inhérents au positionnement du Togo comme interlocuteur privilégié des principales puissances régionales.

Qui est Paul-Henri Sandaogo Damiba ? retour sur le parcours d’un putschiste éphémère

Avant de comprendre l’enjeu de son extradition, il importe de contextualiser le profil politique de Damiba. Le 24 janvier 2022, il pilote le premier coup d’État burkinabè en coordination avec un groupe d’officiers insatisfaits de la gestion de la crise sécuritaire par le président civil Roch Marc Christian Kaboré. Le coup d’État initial jouit d’une certaine légitimité populaire : le Burkina Faso, gangrené par des attaques djihadistes et une incapacité gouvernementale manifeste, accueille ce renversement comme une promesse de restauration de l’ordre.

Damiba devient alors président de la transition au sein du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR). Cependant, son mandat est de courte durée et politiquement instable. Malgré son engagement apparent à combattre l’insurrection islamiste, son régime perd progressivement le contrôle de vastes régions du territoire national. En septembre 2022, environ 40% du Burkina Faso se trouvait sous contrôle de groupes djihadistes ou de milices non-étatiques, une situation d’une gravité qui compromet irrémédiablement la légitimité de sa junte.

Le 30 septembre 2022, soit seulement huit mois après son accession au pouvoir, Damiba est renversé par le capitaine Ibrahim Traoré, alors à la tête d’une unité d’artillerie stationnée à Kaya. Cette seconde mutinerie militaire concrétise le mécontentement des jeunes officiers du front qui jugent la stratégie de Damiba inefficace et centrée sur des intérêts personnels plutôt que sur la défense de la nation. Damiba s’exile au Togo, où le président Faure Gnassingbé l’accueille dans le cadre de sa politique d’hospitalité diplomatique.

La tentative déjouée de janvier 2026 : contexte et accusations

En janvier 2026, le régime Traoré annonce avoir déjoué une tentative de coup d’État programmée pour le 3 janvier dans la nuit. Selon le ministre burkinabè de la Sécurité Mahamadou Sana, cette opération visait directement l’assassinat du capitaine Traoré, que les conspirateurs envisageaient d’éliminer soit « à bout portant, soit par une attaque sur son domicile ». Le plan incluait également la neutralisation de plusieurs personnalités militaires et civiles clés, le sabotage de la base de drones gouvernementale, et l’intervention de forces militaires externes.

Le ministère burkinabè désigne explicitement Paul-Henri Sandaogo Damiba comme « le cerveau » et « le commanditaire principal » de cette opération. Selon les autorités, sa responsabilité était tripartite : concevoir et planifier les actions, mobiliser les financements, recruter les civils et militaires complices. De plus, les déclarations gouvernementales affirment que les fonds destinés à cette opération provenaient en grande partie de la Côte d’Ivoire, confirmant les accusations récurrentes de Ouagadougou envers Abidjan de soutien aux déstabilisateurs.

Lors d’une interview à la télévision publique, un présumé complice, El Hadj Madi Sakandé, aurait avoué avoir rencontré Damiba à Lomé en 2023 et à nouveau en 2025, au cours duquel ce dernier lui aurait exposé son projet de reprise du pouvoir. Ces révélations, diffusées sous contrôle gouvernemental, alimentent la narration officielle mais suscitent également des questions légitimes quant à la fiabilité des preuves présentées.

Les antécédents : accusations récurrentes de déstabilisation (2024-2025)

Il est crucial de noter que ce n’est pas la première fois que Damiba se retrouve au cœur des accusations de la junte Traoré. En septembre 2024, le régime militaire l’avait déjà accusé d’avoir coordonné le « volet militaire [d’un] vaste complot » visant son renversement. À cette occasion, des services de renseignement loméens auraient validé certains éléments de ces allégations, donnant à Faure Gnassingbé des raisons concrètes d’inquiétude quant à la présence continue de Damiba sur son territoire.

Cette accumulation d’accusations—septembre 2024, janvier 2026—crée un pattern que les observateurs avertis ne peuvent ignorer : soit Damiba est effectivement impliqué dans une stratégie délibérée et récurrente de déstabilisation, soit le régime Traoré l’utilise comme bouc émissaire commode pour consolider l’unité nationale autour d’une menace externe.

Faure Gnassingbé : un médiateur confronté à un dilemme politique

Pour comprendre la décision du Togo d’extrader Damiba, il faut examiner la position géopolitique singulière du président togolais Faure Gnassingbé. Depuis les turbulences régionales de 2021-2023, Gnassingbé s’est progressivement imposé comme un médiateur central entre deux pôles antagonistes : d’une part, les États militarisés de l’Alliance du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) qui ont rompu avec la CEDEAO et se sont rapprochés de la Russie ; d’autre part, la CEDEAO officielle et la communauté internationale occidentale.

Cette médiation est prestigieuse mais extrêmement délicate. Le Togo héberge régulièrement les dirigeants de l’AES, accueille des forums de dialogue régional, et promeut une vision d’apaisement fondée sur le dialogue. Cependant, en hébergeant Damiba, un homme accusé à plusieurs reprises de comploter contre le régime de Traoré, Gnassingbé risquait de miner sa crédibilité auprès de ses homologues sahéliens et de discréditer son positionnement de médiateur impartial.

Le 31 décembre 2025, les autorités togolaises dépêchent un émissaire auprès de Damiba pour lui ordonner formellement de cesser toute activité visant à déstabiliser le régime burkinabè. Cette mise en garde initiale, clairement documentée, est ignorée. Début janvier 2026, un second avertissement est adressé au réfugié, également sans effet. Cette progression d’avertissements non suivis d’effet offre à Gnassingbé un cadre juridique et diplomatique pour justifier l’expulsion : le Togo ne peut être tenu responsable de la présence d’un individu qui persiste délibérément à enfreindre les conditions de son asile de facto.

Les calculs géopolitiques : entre crédibilité diplomatique et alliances régionales

La décision du 17 janvier s’inscrit également dans une logique d’équilibre régional. Le Togo, bien que non-aligné sur l’AES, reconnaît que cette dernière concentre désormais une puissance militaire et diplomatique croissante en Afrique de l’Ouest. En décembre 2025, le sommet de Bamako a formalisé la création d’une Force unifiée de 5 000 hommes sous le commandement du général malien Daouda Traoré, d’une banque d’investissement commune, et d’institutions de coordination diplomatique.

Conserver Damiba sur son territoire aurait signalé au Burkina Faso, au Mali et au Niger que Lomé n’était pas un partenaire fiable, ce qui aurait affaibli le positionnement togolais comme médiateur régional.

Le cadre juridique de l’extradition : une zone d’ombre légale

Il est remarquable que le Togo n’ait pas formellement adopté de procédure légale classique d’extradition. Damiba a été arrêté et expulsé par décision présidentielle sur ordre de Gnassingbé, sans passer par les étapes habituelles d’une demande d’extradition formelle accompagnée de mandat international ou d’avis rouge Interpol. Cette approche révèle les limites des cadres juridiques régionaux : l’Union africaine dispose de protocoles sur l’extradition, mais leur application reste inégale et sujette à l’interprétation discrétionnaire des dirigeants.

Selon les analyses juridiques disponibles, une demande d’extradition formelle se heurterait à plusieurs obstacles légaux majeurs :

  1. L’Exception d’Infraction Politique : Damiba a commis un coup d’État, un acte par définition politique. La quasi-totalité des traités d’extradition reconnaît une exception pour les infractions politiques, reposant sur le principe que les conflits politiques internes ne devraient pas être externalisés vers des mécanismes de coopération judiciaire internationale.​

  2. Le Principe de Double Incrimination : L’infraction (tentative de coup d’État) doit être punissable dans les deux États. Or, le Burkina Faso n’a jamais poursuivi le coup d’État de Damiba en 2022, soulevant des questions quant à la cohérence juridique des accusations actuelles.

  3. Les Garanties de Procès Équitable : La récente restauration de la peine de mort au Burkina Faso et le contexte de justice militaire soulèvent des préoccupations légitimes concernant le respect des droits humains et les garanties procédurales.

La réforme du Code Pénal burkinabè : restauration de la peine capitale

Le 4 décembre 2025, le Conseil des ministres burkinabè adopte un projet de loi rétablissant la peine de mort pour la première fois depuis 2018. Ce projet de code pénal prévoit explicitement l’application de la peine capitale pour « la haute trahison, les actes de terrorisme, les actes d’espionnage, entre autres ». Or, les accusations contre Damiba incluent précisément la haute trahison et la mise en danger de la sûreté de l’État, deux infractions explicitement mentionnées comme passibles de mort.

Cette réforme, bien que formellement présentée comme modernisation du système judiciaire, intervient dans un contexte de restriction croissante des libertés civiles et de réduction de l’espace civique burkinabè. Le régime Traoré a adopté depuis 2022 une série de mesures autoritaires, notamment une loi criminalisant les « pratiques homosexuelles » (septembre 2025) et renforçant la répression de la dissidence.

Une victoire géopolitique aux contours ambigus

L’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba au Togo le 17 janvier 2026 constitue bien plus qu’une simple application de procédure judiciaire. Elle incarne les tensions profondes d’un système régional en mutation, où les alliances anciennes se défont, où les régimes militaires consolident leur emprise, et où la diplomatie doit naviguer entre l’impératif de stabilité et les exigences de crédibilité internationale.

Pour le régime Traoré, c’est une victoire stratégique : il a réussi à neutraliser une menace présumée, à démontrer la force de l’AES face à une alliance mineure comme le Togo, et à consolider sa légitimité auprès des militaires sahéliens. Pour Faure Gnassingbé, c’est un acte d’équilibrisme diplomatique, préservant sa crédibilité auprès de l’AES tout en maintenant théoriquement son rôle de médiateur neutre. Pour les défenseurs des droits humains et la communauté internationale, c’est une préoccupation majeure : l’absence de garanties judiciaires et le contexte d’autoritarisme croissant au Burkina Faso soulèvent des questions éthiques fondamentales.

Ce qui demeure certain, c’est que l’affaire Damiba révèle les failles structurelles d’un ordre régional en crise, où les précédents juridiques ne sont pas établis, où les protections des minorités politiques sont quasi inexistantes, et où la géopolitique l’emporte souvent sur les principes. Le devenir de l’ancien président devrait servir de miroir critique aux aspirations démocratiques et aux réalités autoritaires de l’Afrique de l’Ouest.

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