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L'investigateur Africain > Blog > Tribune > [TRIBUNE] Diplomatie sur Zoom : une imprudence numérique des dirigeants ouest-africains ?
Tribune

[TRIBUNE] Diplomatie sur Zoom : une imprudence numérique des dirigeants ouest-africains ?

L'investigateur Africain
Dernière mise à jour : mars 7, 2026 2:55 pm
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11 Min de lecture
[TRIBUNE] Diplomatie sur Zoom : une imprudence numérique des dirigeants ouest-africains ?
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Depuis la pandémie de COVID-19, la diplomatie ouest-africaine s’est largement numérisée. Sommets d’urgence, consultations politiques et réunions stratégiques se tiennent très souvent à distance. Mais derrière la commodité des écrans se cache une question rarement posée : peut-on discuter de crises régionales sur des plateformes technologiques contrôlées hors d’Afrique ?

Contents
La souveraineté numérique, un défi stratégiqueL’espionnage numérique : une réalité du jeu géopolitique

Dans les coulisses de la diplomatie ouest-africaine, certaines décisions capables de modifier l’équilibre politique de toute une région ne se prennent plus uniquement autour d’une grande table de conférence à Abuja, Accra ou Lomé. Elles se prennent parfois devant un écran d’ordinateur.

Des chefs d’État se connectent depuis leurs bureaux. Les caméras s’allument, les micros s’ouvrent et la discussion commence. La plateforme utilisée est souvent Zoom. La pratique est devenue presque routinière au sein de nos institutions africaines et surtout de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Pourtant, ce réflexe numérique soulève une interrogation stratégique : peut-on réellement débattre de sanctions régionales, de crises politiques ou de sécurité militaire sur une infrastructure technologique dont l’architecture échappe au contrôle des États africains ? On en est tous conscients qu’aucun État africain ne contrôle cet outil numérique. Et même si un seul en avait le contrôle, serait-ce pour autant un gage de sécurité collective ? Car dans le monde contemporain, la technologie n’est jamais neutre. Elle est aussi un instrument de puissance.

Malgré cette réalité évidente, les réunions virtuelles se sont imposées comme un outil diplomatique courant. Les dirigeants ont pris l’habitude d’échanger rapidement à distance, sans attendre l’organisation d’un sommet physique, souvent lourd à mettre en place et particulièrement contraignant pour des agendas déjà très chargés. Le choix virtuel restait l’option pratique et rapide.

La CEDEAO n’a pas échappé à cette évolution. L’organisation régionale a multiplié les consultations en visioconférence pour gérer certaines des crises politiques les plus graves qu’ait connues l’Afrique de l’Ouest ces dernières années.

En août 2020, après le coup d’État militaire au Mali qui renverse le président Ibrahim Boubacar Keïta, les chefs d’État de la région se réunissent en session extraordinaire par visioconférence pour discuter des premières sanctions contre les putschistes.

En septembre 2021, lorsque les militaires maliens consolident leur pouvoir, une nouvelle réunion virtuelle d’urgence est convoquée pour débattre du calendrier de transition et de la réponse politique de l’organisation régionale.

Le même scénario se reproduit en janvier 2022 après le coup d’État au Burkina Faso. Les dirigeants ouest-africains se retrouvent une nouvelle fois en ligne afin d’évaluer la situation et de définir une position commune face à la junte militaire.

En juillet 2023 enfin, après le renversement du président Mohamed Bazoum au Niger, plusieurs consultations régionales se tiennent à distance entre chefs d’État et responsables diplomatiques pour préparer les décisions à venir : sanctions économiques, ultimatum adressé aux militaires et discussions sur une possible intervention régionale.

Ces réunions portent sur des sujets extrêmement sensibles notamment les transitions politiques dans le Sahel, les sanctions économiques contre des régimes militaires, les médiations diplomatiques entre juntes et gouvernements civils, la coopération sécuritaire contre les groupes armés. Autrement dit, des décisions susceptibles de redessiner l’équilibre politique et sécuritaire de toute l’Afrique de l’Ouest ont parfois été discutées dans des espaces numériques dont les infrastructures techniques échappent totalement au contrôle de ceux qui y recourent avec une étonnante désinvolture, en mieux sans toujours mesurer les enjeux de souveraineté qu’il implique.

La question devient alors inévitable : dans un monde où l’information est devenue une arme stratégique, ces conversations devraient-elles réellement transiter par des plateformes technologiques étrangères ? Poursuivons le raisonnement : les données issues de ces réunions virtuelles, supposées se tenir à l’abri de tout regard extérieur, se retrouveraient-elles malgré tout stockées quelque part ou accessibles au-delà du contrôle de leurs utilisateurs ? De quoi nourrir, à juste titre, de sérieuses inquiétudes.

La souveraineté numérique, un défi stratégique

La question dépasse largement le simple usage d’une plateforme de visioconférence. Elle renvoie à un enjeu beaucoup plus profond : celui de la souveraineté numérique des institutions africaines. Car derrière les outils numériques utilisés quotidiennement par les gouvernements et les organisations régionales se joue en réalité une bataille géopolitique mondiale autour du contrôle des infrastructures technologiques et des données.

Depuis plus d’une décennie, les grandes puissances ont compris que la maîtrise des technologies de communication constitue un levier majeur d’influence et de puissance. Les États-Unis dominent aujourd’hui une grande partie de l’écosystème numérique mondial à travers leurs entreprises technologiques et leurs infrastructures cloud. La Chine, de son côté, déploie une stratégie ambitieuse pour développer ses propres plateformes numériques et ses réseaux de télécommunications afin de réduire sa dépendance technologique. Quant à l’Europe, elle tente de renforcer sa souveraineté numérique en développant des projets de cloud souverain et en imposant des réglementations strictes sur la protection des données.

Dans cette compétition mondiale, les données numériques sont devenues une ressource stratégique comparable aux matières premières. La révolution numérique bat son plein. Il est temps de se réveiller. Les États qui contrôlent les réseaux, les plateformes numériques et les centres de données disposent d’un avantage considérable dans l’accès à l’information et dans la capacité d’influence politique.

Face à cette réalité, la situation des institutions africaines — et en particulier de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — apparaît particulièrement fragile. Une grande partie des outils numériques utilisés par les administrations publiques, les organisations régionales et même certaines institutions diplomatiques africaines reposent sur des infrastructures technologiques étrangères. Cette dépendance crée une vulnérabilité structurelle. Dans l’économie numérique mondiale, celui qui contrôle l’infrastructure contrôle souvent l’accès à l’information.

Pour une organisation régionale comme la CEDEAO, qui traite régulièrement de questions sensibles liées aux crises politiques, aux sanctions économiques ou à la coopération sécuritaire, cette dépendance soulève des interrogations majeures. La question n’est plus simplement de savoir quelle plateforme est la plus pratique pour organiser une réunion virtuelle entre chefs d’État. La véritable interrogation est stratégique : qui contrôle l’espace numérique dans lequel ces conversations ont lieu ?

Pour les organisations régionales africaines — qu’il s’agisse de la CEDEAO, de l’Union africaine ou d’autres institutions continentales — cette interrogation devient particulièrement cruciale lorsqu’il s’agit de discussions portant sur la sécurité régionale, les sanctions politiques ou les médiations diplomatiques.

Car dans le monde contemporain, la souveraineté ne se limite plus aux frontières territoriales. Elle s’étend désormais aux réseaux, aux données et aux infrastructures numériques qui structurent les échanges politiques et économiques. C’est peut-être là l’un des paradoxes du discours politique africain. Les dirigeants évoquent régulièrement la souveraineté économique, énergétique ou monétaire. Pourtant, la souveraineté numérique reste encore largement absente des priorités stratégiques des institutions régionales. Or, dans un monde dominé par les données, la maîtrise des infrastructures numériques devient une condition essentielle de l’indépendance stratégique.

Lorsque des chefs d’État discutent de sanctions, de médiations politiques ou de sécurité régionale, ces conversations devraient se dérouler dans des environnements technologiques totalement sécurisés et contrôlés par les institutions elles-mêmes. Car dans la diplomatie comme dans la cybersécurité, une règle demeure immuable : ne jamais exposer ses discussions stratégiques dans un espace que l’on ne contrôle pas.

L’espionnage numérique : une réalité du jeu géopolitique

Penser que les communications entre dirigeants échappent à l’intérêt des services de renseignement serait une erreur d’appréciation. L’histoire récente montre au contraire que les échanges entre responsables politiques constituent l’une des cibles privilégiées du renseignement mondial.

Les révélations de l’ancien consultant du renseignement américain Edward Snowden en 2013 ont mis en lumière l’ampleur de la surveillance électronique globale. Les documents qu’il a rendus publics ont montré que certaines agences disposaient de capacités technologiques capables d’intercepter ou d’analyser les communications de dirigeants étrangers.

L’un des scandales les plus retentissants concerne l’écoute du téléphone portable de l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel par la National Security Agency. L’affaire avait provoqué une crise diplomatique majeure entre Berlin et Washington, l’Allemagne découvrant que l’un de ses alliés les plus proches surveillait les communications de sa dirigeante.

D’autres révélations ont montré que plusieurs présidents français avaient également fait l’objet d’opérations de surveillance électronique pendant des années.

Dans le domaine des organisations internationales, des missions diplomatiques auprès des Nations unies ont également été ciblées par des opérations de collecte de données.

Ces précédents rappellent une réalité simple : les conversations entre dirigeants politiques constituent des informations de très grande valeur pour les services de renseignement.

Dans ce contexte, organiser des réunions stratégiques sur des plateformes numériques commerciales revient à une véritable mise à nu à ciel ouvert. Même lorsque les contenus sont chiffrés, les métadonnées – ces informations périphériques qui indiquent qui participe à une réunion, à quel moment et pendant combien de temps – peuvent fournir des indices précieux sur les dynamiques politiques en cours.

Savoir quels dirigeants se consultent, à quelle fréquence et dans quel contexte peut parfois suffire à reconstituer les contours d’une stratégie diplomatique. Dans l’univers du renseignement, ces informations sont parfois aussi importantes que le contenu même des conversations.

Donis AYIVI, Politiste et Consultant en Stratégie et Communication

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