C’est un séisme politique dont le président sud-africain Cyril Ramaphosa se serait bien passé. Alors qu’il pensait avoir définitivement enterré l’affaire en décembre 2022 grâce au vote de sa majorité parlementaire, la Cour constitutionnelle a balayé ce bouclier législatif début mai 2026. En déclarant invalide le vote du Congrès national africain (ANC), la plus haute juridiction du pays a relancé la machine judiciaire et parlementaire.
Désormais, une commission d’enquête de 31 membres se réunira dès ce lundi pour examiner la procédure de destitution à l’encontre du chef de l’État. Retour sur les rouages du scandale « Farmgate », les risques réels pesant sur Cyril Ramaphosa et les conséquences d’une telle crise pour la première puissance industrielle du continent.
Le scandale « Farmgate » ou des liasses de billets dans un canapé
Pour comprendre l’affaire, il faut remonter à l’année 2020. Des cambrioleurs s’introduisent alors dans la ferme d’élevage privée de Phala Phala, propriété du président Ramaphosa, située dans la province du Limpopo. Les voleurs y dérobent une somme estimée à 580 000 dollars en liquide. La particularité de ce vol, qui donnera son nom de « Farmgate » au scandale, réside dans la cachette : l’argent était dissimulé à l’intérieur des coussins d’un canapé.
Le scandale éclate véritablement en 2022 lorsqu’un ancien chef du renseignement porte plainte, révélant non seulement le vol, mais aussi le fait que le président n’a pas officiellement signalé ce crime à la police. Les opposants politiques accusent immédiatement Cyril Ramaphosa de blanchiment d’argent et de fraude fiscale.
Pour sa défense, le président affirme que cet argent provient de la vente tout à fait légale de buffles à un homme d’affaires soudanais. Si la Banque centrale a estimé qu’il n’y avait pas de violation des règles de contrôle des changes, un rapport d’un panel indépendant a conclu qu’il existait des preuves préliminaires de fautes et de violations constitutionnelles de la part du président, ouvrant la voie aux demandes de destitution.
Les reproches et les risques juridiques pour le président
La commission parlementaire reproche principalement à Cyril Ramaphosa d’avoir violé la Constitution sud-africaine (notamment l’article 89) en se plaçant dans une situation de conflit d’intérêts entre ses affaires privées et ses responsabilités d’État, et d’avoir utilisé les ressources de la sécurité présidentielle pour mener une enquête secrète afin de traquer les voleurs en Namibie voisine.
Sur le plan légal, Cyril Ramaphosa risque la destitution, c’est-à-dire la perte immédiate de son mandat présidentiel et de ses fonctions de chef de l’État. Sentant le danger, le président a déposé un recours en justice cette semaine pour faire annuler les conclusions du panel de 2022, qualifiant le rapport de défaillant et basé sur des ouï-dire. Il menace également de réclamer une ordonnance judiciaire d’urgence pour bloquer les travaux du Parlement tant que les tribunaux ne se seront pas prononcés.
Cyril Ramaphosa peut-il réellement être destitué ?
Malgré la tempête médiatique et l’activation de la commission d’enquête, une destitution effective reste hautement improbable en raison de la réalité arithmétique du Parlement sud-africain. Selon la Constitution, l’adoption d’une motion de destitution requiert le vote favorable d’une majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale.
L’ANC détient actuellement environ 40 % des sièges à l’Assemblée. Même si le parti a perdu sa majorité absolue lors des dernières élections et gouverne désormais au sein d’une coalition (notamment avec le parti de l’Alliance démocratique – DA), la direction de l’ANC fait bloc derrière son leader. Tant que les députés de l’ANC resteront disciplinés et voteront contre la destitution, l’opposition ne pourra jamais atteindre le seuil des deux tiers nécessaires pour renverser le président.
Les implications politiques et internationales de la crise
Si la destitution est peu probable, la survie politique de Ramaphosa n’efface pas les lourdes conséquences de cette procédure sur la gouvernance de l’Afrique du Sud. Au niveau national, ce procès fragilise grandement le gouvernement de coalition. L’Alliance démocratique (DA), bien que partenaire de l’ANC au gouvernement, préside la charge parlementaire et exige des comptes, ce qui crée des tensions internes majeures qui pourraient paralyser les réformes économiques urgentes dont le pays a besoin. De plus, Ramaphosa avait bâti son ascension politique sur la promesse de nettoyer l’Afrique du Sud de la corruption de l’ère Jacob Zuma ; ce scandale entache définitivement sa crédibilité morale.
Sur la scène internationale, cette instabilité au sommet de l’État ternit l’image de l’Afrique du Sud en tant que pôle de stabilité démocratique et financière sur le continent. Les marchés financiers et les investisseurs étrangers détestent l’incertitude politique. Le risque de voir le président absorbé par des batailles juridiques ou menacé de démission affaiblit la position diplomatique de Pretoria au sein des BRICS et de l’Union africaine, au moment où le pays tente de jouer un rôle de médiateur dans plusieurs crises mondiales.
La relance de l’affaire « Farmgate » par la justice prouve la solidité des contre-pouvoirs et des institutions démocratiques en Afrique du Sud. Cependant, pour Cyril Ramaphosa, ce canapé de Phala Phala se transforme en un piège politique qui va consumer l’énergie de sa fin de mandat prévue pour s’achever en 2029.

