À première vue, il ne s’agit que d’un projet urbain de plus consistant à élargir un axe, embellir un quartier, renforcer l’attractivité touristique de Casablanca. Pourtant, derrière la menace de fermeture du « marché sénégalais », c’est une réalité bien plus profonde qui surgit. Celle d’une ville qui se transforme rapidement, parfois sans regarder qui elle laisse sur le bord du chemin.
Car ici, il n’est pas seulement question de commerce. Ce marché sénégalais est un poumon social, économique et culturel pour des centaines de migrants subsahariens. Sa disparition annoncée suscite une interrogation brutale. La modernisation urbaine doit-elle forcément passer par l’effacement des espaces populaires et des communautés les plus fragiles ?
Ambition économique et angles morts sociaux
Casablanca veut séduire. Attirer des touristes, des investisseurs, projeter une image de métropole dynamique et ordonnée. Dans cette logique, certains espaces jugés « informels » deviennent des obstacles à reconfigurer, voire à supprimer. Le « marché sénégalais », situé dans une zone stratégique entre patrimoine historique et symbole architectural, se retrouve ainsi au cœur d’un arbitrage politique.
Mais cette vision révèle une contradiction majeure. En cherchant à rendre la ville plus attractive, on invisibilise ceux qui participent pourtant à sa vitalité économique. Les commerçants du marché ne sont pas marginaux, ils répondent à une demande réelle, notamment celle d’une diaspora en constante croissance. Ils créent de la valeur, génèrent des flux économiques et participent à l’animation urbaine.
Le problème n’est donc pas l’existence du marché, mais la manière dont il est perçu. Trop souvent, l’économie informelle est considérée comme un désordre à corriger plutôt qu’un levier à structurer. L’absence de dialogue clair et de solutions concrètes de relocalisation traduit une approche descendante, où la décision politique prime sur la concertation sociale.
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Fermeture du marché sénégalais, une équation fragile
La fermeture du marché sénégalais pourrait avoir des effets bien au-delà de la simple perte d’emplois. Pour de nombreux commerçants, il s’agit de leur unique source de revenus. Sans alternative, le risque de basculement immédiat dans une précarité extrême, voire dans des activités de survie plus instables est prévisible. Mais l’enjeu est aussi sécuritaire et social. Comme le redoutent certains acteurs sur place, la désorganisation brutale de cet écosystème peut favoriser l’émergence de tensions, d’activités illicites ou de marginalisation accrue. En d’autres termes, ce qui est présenté comme un projet d’ordre urbain pourrait paradoxalement générer du désordre social.
Sur un plan plus large, cette situation interroge la place des migrants dans les politiques publiques marocaines. Le pays s’est engagé ces dernières années dans une stratégie d’intégration relativement progressiste. Toutefois, des décisions comme celle-ci peuvent fragiliser cet équilibre, en donnant le sentiment que l’intégration reste conditionnelle et précaire. Détruire le « marché sénégalais », ce n’est pas seulement transformer un espace urbain. C’est prendre le risque de briser un équilibre fragile entre économie, culture et cohésion sociale. Au fond, une ville ne se mesure pas uniquement à la largeur de ses avenues ou à la beauté de ses façades. Elle se mesure aussi à sa capacité à faire une place à tous ceux qui la font vivre.
Tony A.

