Au cœur de la vie politique sénégalaise, une affaire cristallise les tensions et les attentes immenses placées dans le nouveau pouvoir. Il s’agit de l’acquisition de véhicules de fonction pour les 165 députés de l’Assemblée nationale. L’arrivée d’un premier lot de rutilants 4×4 au siège de l’institution, fin 2024, a transformé une décision administrative en une véritable tempête médiatique et politique. Présentée par le gouvernement du parti Pastef comme une mesure de rationalisation budgétaire visant à remplacer de coûteuses indemnités mensuelles, l’opération est perçue par une large partie de l’opposition et de la société civile comme un symbole de déconnexion et d’opacité.
Dans un contexte de fortes contraintes budgétaires et de promesses de gouvernance vertueuse, cet achat de véhicules pour les députés du Sénégal devient le premier test majeur pour le régime du président Bassirou Diomaye Faye, élu au printemps 2024. La décision de doter chaque parlementaire d’un véhicule de fonction, loin d’être un caprice soudain, s’inscrit dans la doctrine de la nouvelle majorité présidentielle. Cependant, entre la théorie de la rationalisation des dépenses et la réalité symbolique d’un parc automobile de luxe, un fossé s’est creusé. Cette brèche alimente une controverse qui dépasse largement les murs de l’Hémicycle. Comprendre les origines de cette mesure est essentiel pour saisir l’ampleur des débats qui secouent aujourd’hui le pays.
La promesse de rationalisation du Pastef

Arrivé au pouvoir sur un programme de rupture, de transparence et de bonne gouvernance, le parti Pastef et ses alliés ont fait de la maîtrise des dépenses publiques l’un de leurs chevaux de bataille. La décision, annoncée au milieu de l’année 2024, de supprimer l’indemnité mensuelle de transport allouée à chaque député s’inscrivait directement dans cette philosophie. Cette allocation s’élevait à 900 000 francs CFA, soit environ 1 370 euros, par élu.
L’objectif affiché par le président de l’Assemblée nationale, Malick Ndiaye, était double : mettre fin à un système de distribution de liquidités jugé peu transparent et potentiellement inefficace, et le remplacer par la fourniture d’un outil de travail tangible. Le véhicule de fonction était ainsi supposé faciliter les missions des élus dans leurs circonscriptions, parfois très reculées et difficiles d’accès. Pour le gouvernement, cette mesure devait incarner une gestion plus saine des deniers publics, en transformant une charge récurrente en un investissement matériel contrôlé par l’État.
Sur le plan purement arithmétique, l’argumentaire du gouvernement se défend. L’indemnité mensuelle de 900 000 FCFA versée à 165 députés représentait une dépense annuelle de près de 1,8 milliard de FCFA. Sur la durée d’une législature de cinq ans, ce coût s’élève à plus de 8,9 milliards de FCFA (environ 13,6 millions d’euros). En comparaison, l’achat groupé des 165 véhicules, même en estimant un coût unitaire élevé pour des modèles comme les Toyota Land Cruiser Prado, pourrait représenter une dépense initiale totale oscillant entre 5,8 et 7,4 milliards de FCFA.
Le calcul gouvernemental postule donc une économie substantielle à long terme, une vision partagée par certains analystes. Cependant, cette perspective est vivement critiquée car elle omet volontairement des coûts annexes mais significatifs. L’assurance, la maintenance, le carburant et l’éventuel remplacement des véhicules alourdissent considérablement la facture finale, rendant la comparaison beaucoup moins évidente et plus complexe qu’annoncée.
Le choix des modèles, nécessité ou luxe ?

Le cœur de la polémique réside peut-être moins dans le principe de l’achat que dans le choix des modèles. L’apparition des Toyota Land Cruiser Prado, des 4×4 robustes mais également perçus comme des véhicules statutaires et onéreux, a immédiatement heurté une partie de l’opinion. Si la majorité défend ce choix par la nécessité pour les députés de pouvoir se déplacer sur des pistes et des routes difficiles dans les régions rurales, les critiques y voient un attachement aux symboles de pouvoir de l’ancien régime.
Or, le parti Pastef avait précisément promis de combattre ces pratiques. Des voix s’élèvent pour suggérer que des modèles plus modestes, tout aussi fiables mais moins coûteux et moins gourmands en carburant, auraient été plus appropriés. Ce débat n’est pas propre au Sénégal ; au Ghana voisin, des polémiques similaires éclatent régulièrement autour du train de vie des parlementaires, illustrant une méfiance citoyenne panafricaine envers les dépenses de l’élite politique.
L’arrivée des premiers véhicules a agi comme un détonateur, catalysant les critiques de l’opposition politique et des organisations de la société civile. Au-delà du coût des véhicules des députés du Sénégal, ce sont les conditions d’acquisition et le timing de la dépense qui sont au centre d’un procès en illégitimité. Le nouveau pouvoir se voit ainsi accusé de reproduire les pratiques qu’il dénonçait autrefois avec virulence.
Un symbole malvenu dans un contexte économique tendu

La figure de proue de la contestation est sans conteste le député de l’opposition Thierno Alassane Sall. Très actif sur les réseaux sociaux, il a été l’un des premiers à exiger une transparence totale sur l’opération. Ses questions, simples et directes, résonnent fortement auprès du public : « À quel prix ces voitures ont-elles été achetées et auprès de quel fournisseur ? ».
Il dénonce un manque criant d’informations sur le processus d’achat. L’opposant affirme que la procédure se serait faite de gré à gré, sans un appel d’offres ouvert et concurrentiel comme l’exigerait le code des marchés publics pour un montant aussi important. Cette accusation d’opacité est particulièrement dommageable pour un gouvernement qui a fait de la lutte contre la corruption un pilier de son programme. Le silence relatif du bureau de l’Assemblée nationale, qui s’est contenté de démentir toute irrégularité sans fournir de détails probants, n’a fait qu’amplifier les soupçons et alimenter la polémique.
Cette controverse éclate dans un climat économique national particulièrement difficile. La réalité du pays est marquée par de fortes tensions budgétaires. Selon les dernières estimations du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale, la dette publique du Sénégal dépasse les 12 000 milliards de Francs CFA, avoisinant les 80% de son Produit Intérieur Brut (PIB). « Dans un tel contexte, chaque franc de dépense publique doit être arbitré au regard des urgences sociales que sont la santé, l’éducation ou la lutte contre le chômage des jeunes », analyse l’économiste dakarois Papa Demba Ndiour. Pour beaucoup de Sénégalais, l’image de ces 4×4 flambant neufs contraste douloureusement avec les difficultés du quotidien. La dépense est perçue non pas comme un investissement rationnel, mais comme une provocation et une continuation du train de vie dispendieux de l’État.
Moment de vérité pour le régime Faye

Les implications futures de cette affaire dépendront entièrement de la réponse qui y sera apportée. Pour l’opposition, elle est une opportunité de mettre à l’épreuve la solidité des promesses de la majorité. Pour le gouvernement, le défi est existentiel : il doit prouver que son engagement pour la transparence est sincère. L’appel à l’action est donc clair et pressant. Il est impératif que l’Assemblée nationale et le gouvernement publient sans délai l’intégralité des informations relatives à cette acquisition. Seule une transparence totale sur le coût, le fournisseur et la procédure d’achat pourra apaiser les tensions et restaurer un lien de confiance. Si ce lien venait à être endommagé, il pourrait fragiliser l’ensemble du projet de rupture porté par le nouveau pouvoir.
Cette affaire constitue le premier véritable test de gouvernance pour le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Leur élection a suscité un immense espoir de changement, fondé sur une promesse de gouvernance sobre et entièrement dédiée aux intérêts du peuple. La manière dont ils géreront cette controverse sera scrutée de très près. Une réponse purement défensive ou un manque de transparence persistant pourraient être interprétés comme une première trahison de ces idéaux. À l’inverse, la publication de tous les documents relatifs à l’appel d’offres, au contrat et au coût final des véhicules pourrait désamorcer la crise et renforcer leur crédibilité. Ce dossier est une opportunité pour le nouveau pouvoir de prouver par les actes que sa rupture avec les pratiques du passé n’est pas qu’un simple slogan de campagne.
Tony A.

