Madagascar, à peine sortie d’un cycle électoral contesté, plonge dans une nouvelle zone de turbulences. Au cœur de la tempête, un acte politique et juridique majeur : la levée de l’immunité parlementaire de Marie-Michelle Sahondrarimalala, une figure centrale du camp présidentiel. Annoncée le 4 janvier 2024 par le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, lui-même adversaire politique du chef de l’État, cette décision a instantanément électrisé le paysage politique malgache. Elle ouvre la voie à des poursuites judiciaires contre l’ancienne ministre, mais déclenche surtout une guerre ouverte entre le pouvoir législatif et le clan présidentiel.
Cet événement survient dans un climat de méfiance généralisée, où seulement 28% des Malgaches estiment que les politiciens œuvrent pour l’intérêt général, selon l’Observatoire de la Vie Publique (SEFAFI). Loin d’être une simple affaire de droit, cette procédure cristallise les fractures d’une nation en quête de stabilité. Assiste-t-on à une avancée courageuse dans la lutte contre l’impunité ou au premier acte d’un règlement de comptes savamment orchestré ? Cet article décrypte les dessous de cette affaire, analyse la riposte politique qu’elle a engendrée et évalue les enjeux cruciaux pour l’avenir de la démocratie à Madagascar.
La levée de l’immunité parlementaire à Madagascar : procédure, protagonistes et soupçons

La décision de priver une élue de sa protection constitutionnelle est un acte d’une gravité exceptionnelle. Elle est l’aboutissement d’une procédure formelle mais aussi le fruit d’un calcul politique dont les ondes de choc se propagent bien au-delà de l’hémicycle de Tsimbazaza. Comprendre les mécanismes juridiques, le profil de la cible et la nature des accusations est indispensable pour saisir la portée de cet événement qui redéfinit les rapports de force dans la Grande Île. La levée de l’immunité parlementaire à Madagascar dans ce cas précis n’est pas qu’une simple formalité.
C’est par une déclaration concise sur les réseaux sociaux, le 4 janvier 2024, que le président de l’Assemblée nationale Madagascar, Siteny Randrianasoloniaiko, a officialisé la mesure. Il a pris soin de préciser que la décision du bureau permanent de l’Assemblée faisait suite à une demande formelle des autorités judiciaires. Conformément à la Constitution malgache, un parlementaire ne peut faire l’objet de poursuites ou d’arrestation sans l’autorisation de la chambre à laquelle il appartient. Cette protection, conçue pour garantir l’indépendance des élus, peut être suspendue pour permettre à la justice d’enquêter sur des faits graves.
Le président de l’Assemblée a justifié cette étape comme étant nécessaire pour « permettre à la justice d’effectuer une mission d’enquête et d’instruction ». Cependant, cette justification technique cache mal la dimension politique : Randrianasoloniaiko, candidat malheureux à la présidentielle de 2023, s’est positionné comme un opposant farouche au président Andry Rajoelina. Son initiative est donc perçue par beaucoup comme une manœuvre stratégique dans sa lutte contre le pouvoir exécutif.
Marie-Michelle Sahondrarimalala, une fidèle de Rajoelina dans le viseur

L’impact de cette affaire tient largement au profil de sa protagoniste. Marie-Michelle Sahondrarimalala n’est pas un député malgache parmi d’autres. Médecin et magistrate de formation, elle fut l’une des personnalités les plus influentes et visibles du premier mandat d’Andry Rajoelina, entre 2019 et 2023. En tant que ministre de l’Éducation nationale, elle a géré l’un des plus gros budgets de l’État et piloté des réformes d’envergure, souvent sous le feu des critiques. Réputée pour sa loyauté sans faille envers le président, elle est restée l’une de ses plus ardentes défenseures après sa réélection contestée fin 2023. Élue députée dans son bastion de Fianarantsoa, elle incarnait une voix puissante du camp présidentiel au sein du Parlement. Pour ses partisans, c’est précisément ce statut d’alliée indéfectible et de personnalité de premier plan qui a fait d’elle une cible politique idéale pour fragiliser le chef de l’État.
Officiellement, les motifs de la demande judiciaire restent vagues, alimentant toutes les conjectures. Les communications officielles évoquent sobrement de « multiples affaires de violation de la loi ». Cependant, selon plusieurs sources concordantes au sein du Pôle Anti-Corruption (PAC) d’Antananarivo, les soupçons se concentrent sur sa gestion lorsqu’elle était ministre. Les enquêteurs s’intéresseraient particulièrement à des irrégularités présumées dans l’attribution de marchés publics colossaux.
Des dossiers concernant la construction d’écoles et la distribution massive de kits scolaires, programmes phares du mandat de Andry Rajoelina, seraient au centre des investigations. Des allégations de favoritisme, de surfacturations et de détournements de fonds publics de plusieurs milliards d’ariary sont murmurées. Ce flou entretenu par la justice sert paradoxalement les deux camps : il permet au pouvoir législatif de suggérer des fautes graves, tandis que la défense dénonce un dossier vide, monté de toutes pièces pour des raisons purement politiques.
La riposte du camp Rajoelina : une stratégie de victimisation politique

Face à ce qu’ils qualifient d’attaque politique frontale, les alliés du président Rajoelina ont orchestré une contre-offensive rapide et musclée. Leur stratégie est double : d’une part, délégitimer la procédure en la présentant comme une manœuvre politicienne ; d’autre part, mobiliser leur base pour faire pression sur les institutions judiciaires et parlementaires. Cette riposte vise à transformer le statut de Marie-Michelle Sahondrarimalala de suspecte à celui de martyre politique, déplaçant ainsi le débat du terrain judiciaire vers l’arène de la politique Madagascar.
La réplique la plus virulente est venue de Philobert Milavonjy, vice-président de l’Assemblée nationale et chef de file du groupe parlementaire Irmar, la coalition soutenant le président. Lors d’une conférence de presse tenue dès le lendemain de l’annonce, il a fustigé une « chasse aux sorcières » et une « vengeance politique indigne ». « On ne cherche pas la vérité, on cherche à abattre politiquement une femme qui ose défendre le président. C’est un avertissement pour tous ceux qui ne s’alignent pas sur la nouvelle direction de l’Assemblée », a-t-il déclaré. Cette rhétorique agressive est conçue pour installer dans l’opinion publique le récit d’une persécution orchestrée. En accusant le président de l’Assemblée d’instrumentaliser son pouvoir, le camp Rajoelina cherche à isoler Siteny Randrianasoloniaiko et à décrédibiliser toute l’enquête avant même qu’elle n’ait réellement commencé.
Cette affaire de levée d’immunité parlementaire à Madagascar éclate dans un contexte national particulièrement tendu. La réélection d’Andry Rajoelina en novembre 2023, marquée par un boycott d’une large partie de l’opposition et un faible taux de participation (autour de 46%), a laissé des cicatrices profondes. La légitimité du pouvoir reste contestée par ses adversaires, créant une atmosphère de défiance permanente. Le Parlement est lui-même le reflet de cette division, avec une majorité présidentielle faisant face à des blocs d’opposition déterminés. C’est dans ce climat de polarisation extrême que la procédure contre Sahondrarimalala est perçue non pas comme un acte de bonne gouvernance, mais comme un nouvel épisode de la lutte acharnée pour le pouvoir qui paralyse le développement du pays.
La stratégie employée par les défenseurs de l’ex-ministre est un classique de la politique africaine. Face à la justice, de nombreuses personnalités politiques ont historiquement crié au complot pour galvaniser leurs partisans et discréditer les institutions. Des exemples récents au Sénégal avec l’affaire Ousmane Sonko ou plus anciens en Côte d’Ivoire après la crise de 2010-2011, montrent l’efficacité de cette tactique. Le politologue Alain Fomba analyse : « Cette stratégie fonctionne car elle s’appuie sur une méfiance populaire profonde envers une justice souvent perçue comme dépendante du pouvoir politique. En se posant en victime, l’accusé déplace le débat. Il quitte le terrain des faits juridiques, où il pourrait être en difficulté, pour celui de l’émotion politique, où il peut rassembler ses troupes et retourner l’opinion. »
Un test grandeur nature pour l’État de droit à Madagascar

Au-delà de la personne de Marie-Michelle Sahondrarimalala, cette affaire explosive constitue un véritable test pour la solidité des institutions malgaches. Elle met à l’épreuve l’indépendance de la justice, la crédibilité du Parlement et la capacité des acteurs politiques à gérer une crise sans faire sombrer le pays dans un cycle de représailles. L’issue de ce bras de fer déterminera en grande partie la trajectoire de la politique Madagascar pour les années à venir, entre un renforcement de l’État de droit et une dérive autoritaire.
Le débat autour de cette affaire ravive une question fondamentale : le rôle de l’immunité parlementaire. Conçue comme un rempart pour protéger les élus contre les poursuites arbitraires du pouvoir exécutif, elle est un pilier de la démocratie représentative. Cependant, son application à Madagascar est souvent critiquée par la société civile, qui la voit comme un privilège exorbitant permettant à la classe politique de s’affranchir de la loi. La levée de l’immunité parlementaire à Madagascar est si rare qu’elle en devient un événement national. La comparaison régionale est parlante : tandis que des pays comme le Botswana ou le Ghana ont des traditions plus établies de reddition des comptes, d’autres ont vu cette protection systématiquement utilisée pour entraver des enquêtes sur la corruption. Ce cas force le pays à une réflexion cruciale sur cet outil démocratique à double tranchant.
Le système judiciaire se retrouve propulsé au centre de l’arène, sous le regard attentif de la population et des observateurs internationaux. Sa crédibilité est en jeu. Les magistrats en charge du dossier sont soumis à une pression intense, pris en étau entre un pouvoir législatif qui attend une condamnation pour valider sa démarche et un clan présidentiel qui guette la moindre erreur de procédure pour crier au scandale. « Notre institution tout entière est sur la sellette », confie un membre du Syndicat de la Magistrature. « Si l’enquête est menée avec rigueur, transparence et respect des droits de la défense, elle peut renforcer la confiance citoyenne. Mais si le dossier est fragile ou la procédure partiale, les dégâts sur l’image de la justice seront dévastateurs. »
La levée de l’immunité parlementaire de Marie-Michelle Sahondrarimalala est bien plus qu’une péripétie politique dans la chronique agitée de Madagascar. C’est un événement catalyseur, un révélateur des lignes de faille d’une démocratie fragile. D’un côté, une procédure initiée au nom de la lutte contre la corruption, une exigence forte d’une population lasse de l’impunité des élites. De l’autre, un camp présidentiel puissant qui dénonce une cabale politique, brandissant l’étendard de la persécution pour discréditer ses adversaires au sein même de l’État.
Cet affrontement met en lumière la tension permanente entre la nécessaire reddition des comptes et le risque constant de dérive vers des règlements de comptes politiciens. La manière dont cette affaire sera conduite dictera l’avenir immédiat de la politique Madagascar. La transparence de l’enquête, la solidité des preuves et la capacité des institutions à agir en dehors des pressions partisanes seront déterminantes. Si la justice démontre son indépendance, cet épisode pourrait marquer un tournant vers une plus grande responsabilité des dirigeants. Dans le cas contraire, le pays risque de s’enfoncer davantage dans la polarisation et la méfiance. Le sort d’une députée importe finalement moins que la réponse qui sera apportée à cette question fondamentale : Madagascar choisit-elle la voie de la justice pour tous ou celle de la guerre de tous contre tous ?
Tony A.

