Au Kenya, une start-up ambitionne de transformer la communication entre entendants et sourds grâce à l’intelligence artificielle. Signvrse, fondée en 2023 par Elly Savatia, a développé Terp 360, une application capable de traduire textes et paroles en langue des signes kényane à travers des avatars numériques réalistes. L’outil, présenté comme un « Google Translate pour la langue des signes », se veut à la fois un pont linguistique et une innovation sociale.
Primée par le prix présidentiel de l’innovation, Terp 360 s’inscrit dans un contexte où l’accessibilité reste un défi majeur pour la communauté sourde. En combinant mouvements du corps, articulation des mains et expressions faciales, l’avatar vise à restituer la richesse linguistique de la langue des signes. Mais entre promesse technologique et réalité du terrain, le chemin vers une adoption massive reste semé d’obstacles.
Terp 360, une technologie pionnière mais encore perfectible
Terp 360 est la première plateforme africaine de traduction en langue des signes propulsée par IA. Avec déjà 2 000 utilisateurs et un lancement mobile prévu en décembre 2025, elle a le potentiel de s’intégrer dans divers contextes : accueil client, formation professionnelle, services publics. Son modèle économique repose sur un abonnement, ciblant aussi bien les usages personnels que professionnels.
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Pourtant, l’outil n’en est qu’à ses débuts. À ce stade, il ne traduit que l’anglais en langue des signes kényane, laissant de côté le swahili et d’autres langues locales pourtant essentielles pour une adoption à large échelle. La précision des traductions reste perfectible, notamment dans le sens signe-vers-texte, où la reconnaissance des subtilités gestuelles et grammaticales pose encore problème.
Les retours de la communauté sont partagés. Leakey Nyabaro, formateur et membre de la communauté sourde, reconnaît l’efficacité de l’outil pour traduire de la langue des signes vers la voix, mais souligne des erreurs fréquentes dans l’autre sens. Ce constat révèle un paradoxe : la technologie semble, pour l’instant, bénéficier davantage aux entendants cherchant à comprendre la langue des signes qu’aux sourds eux-mêmes.
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Les enjeux d’inclusion et de durabilité
Au-delà des défis techniques, l’avenir de Terp 360 repose sur sa capacité à s’ancrer dans une démarche réellement inclusive. La start-up affirme vouloir « placer la communauté des sourds au premier plan », ce qui implique d’intégrer ses retours dès la conception des mises à jour. Sans cette co-construction, le risque est grand que l’innovation serve davantage d’outil de communication unidirectionnelle plutôt qu’un véritable dialogue entre sourds et entendants.
La question de la soutenabilité économique se pose également. Le modèle par abonnement doit trouver un équilibre entre rentabilité et accessibilité, dans un contexte où le pouvoir d’achat reste limité pour une partie des utilisateurs potentiels. Une adoption à grande échelle pourrait aussi dépendre d’alliances avec des institutions publiques, ONG et entreprises prêtes à financer l’outil dans leurs services.
Par ailleurs, le succès de Terp 360 pourrait inspirer d’autres initiatives africaines dans le domaine des technologies d’assistance, contribuant à réduire l’écart d’accessibilité entre pays développés et pays émergents. Cette dynamique pourrait transformer la langue des signes en un outil plus visible dans la sphère publique, et non plus cantonné aux événements officiels ou aux programmes télévisés spécialisés.
Terp 360 illustre le potentiel de l’IA pour briser les barrières linguistiques et sociales qui isolent encore une partie de la population. Mais son succès dépendra de sa capacité à dépasser le stade de la prouesse technologique pour devenir un outil réellement inclusif, précis et accessible.
Dans un continent où les innovations locales peuvent avoir un impact direct sur la vie quotidienne, l’expérience de Signvrse pourrait marquer un tournant dans la manière dont la technologie sert la diversité linguistique et culturelle. Le mur du silence ne tombera pas en un jour, mais chaque signe, même numérique, compte pour le fissurer.
Tony A.

