Une nouvelle onde de choc politique a secoué le Burkina Faso en ce début d’année, ravivant le spectre d’une instabilité chronique au cœur du Sahel. Le gouvernement de transition, mené par le Capitaine Ibrahim Traoré, a affirmé avoir déjoué une tentative de coup d’État sophistiquée. Lors d’une conférence de presse au ton martial, le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a publiquement identifié le cerveau présumé de l’opération : l’ancien président de la transition, Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même renversé en septembre 2022 et actuellement en exil.
- Un scénario de déstabilisation en plusieurs actes
- Paul-Henri Sandaogo Damiba, l’architecte désigné du complot
- La preuve par l’image : les « aveux » télévisés
- L’accusation directe : 70 millions de francs CFA venus d’Abidjan
- Un levier de consolidation du pouvoir ?
- Le front sécuritaire, baromètre de la légitimité
L’affaire a pris une dimension géopolitique explosive avec la mise en cause directe de la Côte d’Ivoire, accusée d’avoir financé une partie du complot à hauteur de 70 millions de francs CFA. Cette crise intervient dans un contexte de tensions sécuritaires extrêmes, marqué par une lutte acharnée contre les groupes armés terroristes qui contrôlent près de 40% du territoire, et de réalignements diplomatiques majeurs, illustrés par le retrait du Burkina Faso de la CEDEAO.
Le narratif présenté par les autorités de Ouagadougou dépeint une conspiration méticuleusement préparée, visant à décapiter le sommet de l’État et à plonger le pays dans un chaos total. S’appuyant sur des « aveux » filmés et les premiers éléments d’une enquête en cours, le gouvernement a brossé le portrait d’une opération complexe, alliant actions militaires ciblées et mobilisation civile. Cette communication, largement relayée par les médias d’État, a un double objectif : rassurer sur la solidité du régime en place et désigner clairement les ennemis, intérieurs comme extérieurs, qui menaceraient la souveraineté nationale. Elle constitue la pierre angulaire de la légitimité du pouvoir pour justifier les arrestations et l’état de vigilance accrue.
Un scénario de déstabilisation en plusieurs actes

Selon le ministre Mahamadou Sana, le plan des conjurés était d’une précision redoutable. La première phase, la plus critique, consistait en « la neutralisation du camarade et capitaine Ibrahim Traoré », une formulation qui souligne le caractère personnel de l’attaque. L’élimination du chef de l’État devait être immédiatement suivie d’une série d’assassinats coordonnés visant plusieurs hautes personnalités militaires et civiles, dans le but de paralyser la chaîne de commandement.
Simultanément, une action militaire d’envergure prévoyait de mettre hors-service la base de drones de Ouagadougou. Cet équipement est un atout stratégique majeur dans la lutte anti-terroriste, et sa destruction aurait porté un coup sévère aux opérations en cours. Enfin, le ministre a évoqué une phase finale impliquant « une intervention militaire terrestre par des forces extérieures ». Cette dernière allégation, laissée volontairement vague quant à l’origine de ces forces, a permis d’instiller l’idée d’une complicité étrangère de grande ampleur, renforçant la gravité de la menace perçue.
Paul-Henri Sandaogo Damiba, l’architecte désigné du complot
Au cœur de cette machination, le gouvernement place une figure centrale. Il s’agit du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Renversé par Ibrahim Traoré après seulement huit mois au pouvoir, il vit depuis en exil au Togo, une situation qui, selon Ouagadougou, ne l’aurait pas empêché d’orchestrer sa revanche. Le ministre de la Sécurité a été formel : Damiba aurait eu pour « mission clé de concevoir et planifier les actions ». Son rôle ne se serait pas limité à la stratégie ; il aurait également été chargé de « rechercher et mobiliser les fonds » et de « recruter des populations civiles et militaires ».
Cette accusation directe transforme un rival politique en un ennemi actif de la nation, une narrative puissante pour consolider le pouvoir en place. En le désignant comme le principal instigateur de cette tentative de putsch, le régime de Traoré justifie a posteriori son propre coup d’État de septembre 2022. Il le présente non plus comme une simple prise de pouvoir, mais comme un acte de salut public nécessaire pour écarter un dirigeant jugé inapte et, désormais, traître à la patrie.
La preuve par l’image : les « aveux » télévisés
Pour étayer ses accusations, le gouvernement a employé une méthode de communication choc en diffusant sur la télévision nationale (RTB) la vidéo des « aveux » d’un des présumés comploteurs. Dans cette séquence, un homme présenté comme un opérateur économique détaille son rôle présumé, corrobore le scénario officiel et confirme l’implication des différents acteurs désignés. Cette pratique, bien que courante dans la région lors de crises politiques, sert avant tout à matérialiser la menace aux yeux de l’opinion publique et à légitimer l’action des forces de sécurité.
Cependant, pour les observateurs des droits humains et les analystes, la diffusion de tels aveux, obtenus dans des conditions opaques et potentiellement sous la contrainte, interroge. Elle met à mal le respect des procédures judiciaires et le principe de la présomption d’innocence. Cette démarche s’inscrit davantage dans une stratégie de guerre informationnelle que dans une quête de transparence judiciaire, ouvrant la voie à des interprétations multiples.
Au-delà de la mécanique interne du complot présumé, les accusations du gouvernement burkinabè ont ouvert un front bien plus explosif : celui de la diplomatie régionale. En pointant du doigt un État souverain, la junte a pris le risque de transformer une crise intérieure en un incident international aux conséquences imprévisibles pour la stabilité déjà précaire de l’Afrique de l’Ouest. Cette allégation s’inscrit dans un climat de relations de plus en plus tendues entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et les puissances traditionnelles de la CEDEAO, dont la Côte d’Ivoire est une figure de proue.
L’accusation directe : 70 millions de francs CFA venus d’Abidjan
Le ministre Mahamadou Sana a été particulièrement précis sur le volet financier du complot, affirmant qu’une « bonne partie » du financement, chiffrée à 70 millions de francs CFA (environ 107 000 euros), provenait de la Côte d’Ivoire. Le caractère spécifique du montant vise à crédibiliser l’accusation, suggérant que les enquêteurs détiennent des preuves tangibles de transferts de fonds. Cette déclaration est d’une gravité extrême, car elle équivaut à accuser Abidjan de soutenir activement la déstabilisation d’un pays voisin.
Pour le gouvernement burkinabè, cette accusation sert à illustrer l’idée que les « ennemis de la souveraineté » ne sont pas seulement des acteurs internes, mais qu’ils bénéficient de puissants soutiens extérieurs hostiles à la nouvelle orientation panafricaniste du pays.
Face à ces accusations, la réaction d’Abidjan ne s’est pas fait attendre. Le gouvernement ivoirien a catégoriquement rejeté ces allégations, les qualifiant de « sans fondement » et exprimant sa « surprise » et son « indignation ». Dans un communiqué officiel, la Côte d’Ivoire a réaffirmé son attachement au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États. Cet incident vient envenimer des relations déjà dégradées, marquées par l’affaire des 49 soldats ivoiriens détenus au Mali en 2022, un allié clé du Burkina Faso. La méfiance est à son comble entre les régimes militaires du Sahel, qui ont tourné le dos à la France pour se rapprocher de la Russie, et les démocraties côtières, qui maintiennent des liens étroits avec les partenaires occidentaux.
Un levier de consolidation du pouvoir ?
Pour de nombreux analystes, ces accusations pourraient également relever d’une stratégie politique interne. En désignant un ennemi extérieur puissant et un traître intérieur bien identifié, le régime du Capitaine Traoré cherche potentiellement à resserrer les rangs et à susciter un élan nationaliste. Face à une situation sécuritaire qui peine à s’améliorer de manière décisive, la mobilisation contre une menace extérieure peut servir de dérivatif et renforcer la légitimité du pouvoir militaire.
« Créer un ennemi commun est un outil classique de consolidation du pouvoir, surtout pour un régime issu d’un coup d’État », commente un politologue spécialiste de la région. Cette stratégie permet de justifier un durcissement sécuritaire et de faire taire toute voix dissidente, désormais assimilable à une complicité avec l’ennemi.
Le pouvoir du Capitaine Ibrahim Traoré, comme celui de ses prédécesseurs, est constamment mis à l’épreuve par une double menace : la guerre contre les groupes armés et les luttes intestines au sein de l’appareil sécuritaire. La légitimité du gouvernement de transition repose entièrement sur sa capacité à inverser la tendance sur le front sécuritaire, un objectif qui se heurte à une réalité complexe et violente.
Depuis son arrivée au pouvoir le 30 septembre 2022, le régime du Capitaine Traoré a été confronté à plusieurs rumeurs de déstabilisation.
Cette nouvelle affaire est la plus sérieuse et la mieux documentée par les autorités, mais elle fait suite à une autre tentative de coup d’État officiellement déjouée en septembre 2023, qui avait conduit à l’arrestation de plusieurs officiers. Cette succession de complots présumés révèle les fractures profondes au sein de l’armée burkinabè. Elle illustre la difficulté pour le jeune capitaine de 36 ans à asseoir pleinement son autorité sur une institution militaire traversée par des rivalités et des visions stratégiques divergentes, alimentant la culture de l’instabilité politique.
Le front sécuritaire, baromètre de la légitimité
Le véritable baromètre de la performance du régime reste la situation sécuritaire. Malgré une mobilisation massive, notamment via le recrutement de dizaines de milliers de Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), les résultats peinent à transformer durablement la vie des populations. Selon les Nations Unies, le Burkina Faso comptait plus de 2 millions de déplacés internes à la fin de 2023, et de vastes pans du territoire échappent encore au contrôle de l’État.
Les attaques contre les civils et les forces armées se poursuivent, maintenant une pression immense sur un gouvernement qui a fait de la « reconquête du territoire » sa raison d’être. Tout échec sur ce front nourrit le mécontentement et peut servir de prétexte à de nouvelles tentatives de prise de pouvoir.
En profondeur, cet événement expose la fragilité d’une transition née d’un coup de force, dont la légitimité repose quasi exclusivement sur une promesse de victoire sécuritaire difficile à tenir. Les accusations, pour l’heure non étayées par des preuves indépendantes et vivement démenties par Abidjan, plongent l’Afrique de l’Ouest dans une nouvelle ère de méfiance et de confrontation idéologique entre le bloc de l’AES et les piliers de la CEDEAO.
Les implications futures sont considérables : un risque accru d’escalade diplomatique et un isolement potentiellement préjudiciable pour des populations déjà durement éprouvées. Pour le Burkina Faso, le défi ultime reste le même : trouver une voie vers la stabilité durable qui ne passe pas par une succession de coups d’État. L’appel à la transparence et à un dialogue inclusif demeure la seule perspective viable pour sortir de cette spirale de violence.
Tony A.

