Trois semaines après sa dissolution officielle, le gouvernement ivoirien vient de renaître selon les lignes que le Président Alassane Ouattara a minutieusement tracées. Le choix du 21 janvier 2026 pour reconduire Robert Mambé Bégré à la Primature n’est pas un acte routinier : c’est un message politique codifié, adressé aux factions rivales du RHDP, aux observateurs régionaux, et à la communauté internationale. Derrière cette reconduction réside une architecture de pouvoir savamment orchestrée, dont les implications façonneront la géopolitique ivoirienne jusqu’en 2030.
La vie politique ivoirienne connaît un moment charnière. Réélu pour un quatrième mandat sans précédent en octobre 2025 avec 89,7% des voix, Alassane Ouattara a présenté ce scrutin comme un plébiscite populaire. Pourtant, les véritables enjeux du pouvoir ne résidaient pas dans cette élection largement remportée, où deux principaux candidats d’opposition avaient été écartés, mais dans l’après. Comment le chef d’État de 83 ans naviguera-t-il la transmission du pouvoir ? Qui héritera de la Primature puis, au-delà, de la Présidence en 2030 ?
La reconduction de Robert Mambé Bégré comme Premier ministre répond partiellement à ces questions. Cette décision, communiquée le mercredi 21 janvier 2026 au Palais présidentiel par Masséré Touré Koné, la secrétaire générale de la Présidence, n’est pas une simple réaffectation administrative. Elle constitue un acte stratégique qui révèle la vision d’Ouattara concernant la consolidation institutionnelle et la gestion des ambitions rivales au sein de son camp politique.
Robert Mambé Bégré : un Premier ministre de continuité

La reconduction de Robert Mambé Bégré revêt une signification profonde quand on l’examine à travers le prisme du dossier gouvernemental. Nommé pour la première fois à la Primature le 16 octobre 2023, en remplacement de Patrick Achi, Bégré a dirigé le gouvernement pendant trente et un mois de relative stabilité. Cette période, bien que marquée par des transitions électorales et des ajustements institutionnels, a permis l’avancement de projets structurants pour l’économie ivoirienne.
Le Président Ouattara justifie cette reconduction en mettant l’accent sur la continuité. Son communiqué affirme que cette décision « réaffirme la confiance du chef de l’État en l’expérience et le leadership du chef du gouvernement dans la mise en œuvre des politiques publiques ». Cette formulation n’est pas fortuite. Elle sous-entend que le maintien en place de Bégré n’est pas une résignation politique, mais un calcul : les grands chantiers enclenchés depuis 2023 nécessitent une gestion sans interruption.
Parmi ces dossiers figurent des projets emblématiques comme le métro d’Abidjan, infrastructure phare du quatrième mandat d’Ouattara. Remplacer un Premier ministre confère généralement une période d’adaptation de un à trois mois durant laquelle l’administration nationale voit son efficacité ralentie. En contexte de projets de long terme, ce délai représente un coût non négligeable. La reconduction de Bégré minimise cette friction institutionnelle.
Cependant, cette explication, bien que valide, ne capture qu’une partie du calcul politique. L’autre dimension est d’ordre strictement politicien : la non-reconduction aurait signalé un renforcement du dauphinat. Elle aurait accéléré une lutte de succession visible, contraire aux intentions affichées du Président.
L’absence de transmission générationnelle : un démenti implicite

Lors de son investiture le 8 décembre 2025, Alassane Ouattara a solennellement déclaré que son quatrième mandat serait « celui de la transmission générationnelle ». Cette promesse, répétée depuis 2017, porte une charge symbolique majeure en Afrique de l’Ouest, où le problème du renouvellement générationnel des élites reste chronique. Or, la reconduction de Bégré introduit une contradiction apparente.
Bégré, ministre expérimenté issu de la génération Ouattara, ne représente pas une rupture générationnelle. De plus, les informations disponibles suggèrent que le nouveau gouvernement conservera « plus de 90% des visages » du cabinet sortant. Cette continuité ministérielle contredit explicitement la promesse présidentielle. Cependant, il convient de distinguer deux niveaux de transmission générationnelle. La première, au sein du gouvernement exécutif, sera différée. La seconde, plus large, pourrait s’opérer à d’autres niveaux : dans l’administration, les institutions législatives, ou les structures du parti RHDP.
Patrick Achi, ancien Premier ministre, accède en effet à la présidence de l’Assemblée nationale le 17 janvier 2026 avec 84,98% des suffrages. Cette ascension n’est pas un indice de renouvellement générationnel (Achi, 71 ans, appartient à la même cohorte qu’Ouattara) mais un repositionnement stratégique. L’Assemblée nationale, longtemps perçue comme une institution honorifique depuis la réforme constitutionnelle de 2016, retrouve une charge symbolique accrue. Sa présidence devient une fonction de premier ordre dans l’architecture politique ivoirienne, sinon dans la succession présidentielle elle-même.
Quant à Adama Bictogo, ancien président de l’Assemblée depuis 2022, il quitte l’institution parlementaire sans être reconduit. Cette rupture marque une forme de recul politique pour Bictogo, longtemps perçu comme l’un des héritiers probables d’Ouattara.
Le jeu des successeurs potentiels
La reconduction de Bégré doit être lue comme un acte destiné à repousser, plutôt qu’à résoudre, l’équation successorale. Elle signale implicitement que la phase critique de compétition n’a pas encore commencé. Les observateurs politiques ivoiriens anticipaient que cette reconduction aurait lieu, mais avec des incertitudes : y aurait-il un changement ou une reconduction ? Quelle serait la composition du nouveau gouvernement ? Où s’inscrirait Adama Bictogo, puissante figure du RHDP longtemps présenté comme potentiel successeur ?
Téné Birahima Ouattara : l’homme qui monte en puissance
Parmi les figures majeures de la vie politique ivoirienne, Téné Birahima Ouattara occupe une position singulière. Frère cadet du Président, il cumule les fonctions de Ministre d’État et de Ministre de la Défense. Cette accumulation de portefeuilles, loin d’être fortuite, répond à un schéma historique : dans plusieurs contextes de transition de pouvoir en Afrique de l’Ouest (cas du Gabon notamment) le ministère de la Défense a servi de tremplin vers la plus haute magistrature.
Birahima, surnommé « Photocopie » en raison de sa ressemblance physique avec le Président, bénéficie d’un accès central aux circuits décisionnels. La reconduction de Bégré, en maintenant en place un Premier ministre perçu comme loyal mais sans agenda ambitieux apparent, crée un vide de pouvoir relatif que Birahima pourrait progressivement investir. Plusieurs sources spéculent sur sa nomination future à la Primature, bien que l’administration officielle n’ait émis aucun signal en ce sens.
Adama Bictogo : un camouflet politique
L’ancien président de l’Assemblée nationale incarne la figure du politicien confronté à une démobilisation organisée. Bictogo, 63 ans, avait été longtemps considéré comme un potentiel successeur. Ses réélections répétées dans sa circonscription d’Agboville (2011 : 41%, 2016 : 57%, 2021 : 53,6%) attestaient d’une base électorale solide. Son ascension à la vice-présidence puis à la présidence de l’Assemblée nationale en 2022 semblait consolider sa trajectoire politique.
Or, le 15 janvier 2026, le Président Ouattara a préféré Patrick Achi à Bictogo pour la présidence de l’Assemblée. Bien que Bictogo ait acté cette décision publiquement, elle n’en demeure pas moins un revers symbolique majeur. L’abandon de la présidence parlementaire par Bictogo, couplé à l’absence de promotion gouvernementale, marque une forme de régression politique. Certains analystes interprètent cet affaiblissement comme une sanction temporaire pour les velléités d’ambition affichée à l’époque du scrutin présidentiel de 2025.
Patrick Achi : une position ambiguë
Patrick Achi, élevé à la présidence de l’Assemblée nationale, occupait précédemment la Primature (2020-2023). Ses 71 ans, combinés à sa trajectoire politique, font de lui un élément stabilisateur plutôt qu’un prétendant crédible à la Présidence en 2030. Cependant, la présidence parlementaire peut servir de courroie de transmission vers d’autres responsabilités. Dans un contexte où la possibilité d’une réforme constitutionnelle réintroduisant le « dauphinat parlementaire »—où le président de l’Assemblée deviendrait automatiquement successeur—reste ouverte, la position d’Achi gagne en importance.
La reconduction de Bégré s’inscrit dans une stratégie politique d’Alassane Ouattara que les observateurs décrivent comme celle du contrôle. Le Président, conscient de son âge avancé (84 ans) et des fragilités potentielles, entend diriger le processus de succession de manière centralisée, sans transfert de responsabilités significatives avant 2028-2029. Cette approche s’oppose à la logique classique de « dauphinat » où un successeur présumé est progressivement mandaté.
Le calendrier politique : 2026-2029, une zone d’incertitude maîtrisée
Selon plusieurs analystes politiques, la véritable compétition intra-RHDP pour la succession présidentielle se cristallisera entre 2028 et 2029, soit dans les dix-huit à vingt-quatre derniers mois du mandat d’Ouattara. Jusque-là, le statu quo prime. La reconduction de Bégré signale qu’aucun challenger n’a encore reçu de mandat prédéfini pour prendre la relève. Cela laisse au Président une flexibilité maximale : il peut ajuster les alliances internes du RHDP, valoriser ou marginaliser des figures selon les performances et les loyautés affichées.
Les 3 piliers de la succession constitutionnelle
Selon la Constitution ivoirienne en vigueur depuis 2016, la succession présidentielle obéit à un ordre défini : Vice-Président, puis Premier ministre. Ces deux postes constituent, juridiquement, la première ligne de succession. Or, la nouvelle configuration laisse peu de prise : le Vice-Président Tiemoko Méer reste en place, tout comme le Premier ministre Bégré. Ce maintien en place envoie un signal univoque : la succession ne commence pas maintenant.
Inversement, certains observateurs débattent la possibilité d’une réforme constitutionnelle réintroduisant le rôle de l’Assemblée nationale dans la dévolution du pouvoir. Si un tel changement intervient, la présidence parlementaire, désormais entre les mains de Patrick Achi, acquerrait une charge stratégique inédite. Cependant, pour l’heure, aucun signal gouvernemental n’indique une telle réforme imminente.
Les enjeux économiques et sécuritaires sous-jacents
Au-delà des jeux de pouvoir stricto sensu, la reconduction de Bégré s’ancre dans des impératifs de stabilité économique et sécuritaire. La Côte d’Ivoire, première économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA), subit des pressions externes : ralentissement de la croissance mondiale, volatilité des cours du cacao, défis sécuritaires au Sahel avec des filtrations d’instabilité vers le nord ivoirien.
Dans ce contexte, la continuité gouvernementale offerte par Bégré représente un atout. Un gouvernement stable signale aux investisseurs étrangers et aux institutions multilatérales que la Côte d’Ivoire demeure un pôle de stabilité régionale, malgré les jeux politiques successoraux. Cette externalité positive justifie au moins partiellement la reconduction du Premier ministre, au-delà même des calculs internes.
La reconduction de Robert Mambé Bégré à la Primature crystallise une stratégie politique d’Alassane Ouattara fondée sur la différenciation des rythmes de transition. Plutôt que de concentrer le pouvoir sur un seul dauphin, le Président préfère un gouvernement de continuité, une Assemblée nationale rajeunie symboliquement (bien que dirigée par un homme d’âge mûr), et une base électorale RHDP solidifiée par la victoire législative de décembre 2025 (197 sièges sur 255).
Cette approche comporte des risques. Elle maintient l’incertitude au sein du camp au pouvoir, favorisant potentiellement les jeux de positionnement prématurés. Elle laisse aussi ouvertes les portes à des réformes constitutionnelles qui pourraient redessiner les équilibres des pouvoirs. Cependant, elle maximise aussi la capacité du Président à adapter sa succession selon l’évolution des circonstances économiques, sécuritaires, et intra-partisanes jusqu’en 2030.
Le coup de maître d’Ouattara consiste à avoir reporté le moment où la succession passerait de l’ordre de la gestion administrative à celui de la compétition politique ouverte. Jusqu’en 2028-2029, le RHDP reste un navire dont le capitaine garde le contrôle du gouvernail. Après ? Cela reste à écrire.
Steven Edoé WILSON

