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L'investigateur Africain > Blog > Analyse > Côte d’Ivoire : verrouillage du pouvoir par le clan Ouattara ?
Analyse

Côte d’Ivoire : verrouillage du pouvoir par le clan Ouattara ?

Steven WILSON
Dernière mise à jour : janvier 30, 2026 12:21 pm
Steven WILSON
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17 Min de lecture
Côte d'Ivoire : verrouillage du pouvoir par le clan Ouattara ?
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En Côte d’Ivoire, la création inédite d’un poste de vice-premier ministre et sa nomination à Téné Birahima Ouattara, frère du président, soulève des questions pressantes sur les jeux de succession et le verrouillage du pouvoir par le clan Ouattara.

Le vendredi 23 janvier 2026, lors de la présentation du nouveau gouvernement ivoirien, une innovation institutionnelle majeure est passée, en apparence, comme une simple réorganisation administrative. Pourtant, la création d’un poste de vice-premier ministre (un poste n’ayant jamais existé depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960, sauf une brève apparition en 1959) et son attribution au frère cadet du président Alassane Ouattara n’est rien d’anodin. Cet acte politique met en lumière une réalité souvent dissimulée : la concentration du pouvoir au sein du cercle présidentiel et la préparation invisible d’une succession qui façonnera la Côte d’Ivoire de demain.

La République de Côte d’Ivoire franchit une étape inédite de son histoire institutionnelle. Avec la nomination de Téné Birahima Ouattara au poste nouvellement créé de vice-premier ministre, cumulant cette fonction avec celle de ministre de la Défense, le président Alassane Ouattara trace les contours d’une succession politique dont les ramifications dépassent largement le simple exercice gouvernemental. Cette décision ne se limite pas à un ajustement administratif : elle constitue un acte stratégique révélant la trajectoire à long terme du régime et posant des questions fondamentales sur les principes démocratiques, la séparation des pouvoirs et la transmission du pouvoir dans le contexte ouest-africain.

Cette nomination intervient dans un contexte particulier. Alassane Ouattara vient d’être réélu, en octobre 2025, avec près de 90% des voix, pour un quatrième mandat présidentiel qui prendra fin en 2030. Constitutionnellement, ce quatrième terme sera le dernier. Le president ivoirien a solennellement promis, lors de son investiture en décembre 2025, que ce mandat serait « celui de la transmission générationnelle ». Or, deux mois après cette promesse maintes fois répétée, la promotion spectaculaire de son frère semble indiquer que cette « transmission générationnelle » emprunte des chemins familiers.

Qui est Téné Birahima Ouattara ? L’architecte invisible du pouvoir

Pour comprendre les enjeux de cette nomination, il faut d’abord connaître celui qui en est le bénéficiaire. Téné Birahima Ouattara, né vers 1955, est bien plus qu’un simple politique. Il est l’incarnation de ce que l’on pourrait appeler « l’État profond » ivoirien, discret, technocratique, mais profondément ancré dans les mécanismes du pouvoir.

Surnommé « Photocopie » en raison d’une ressemblance physique troublante avec son frère aîné, Téné Birahima ne doit cependant pas cette résonance politique à son apparence. Diplômé d’une maîtrise en économie privée, il a d’abord construit une solide expérience dans le secteur bancaire, occupant successivement des postes de direction à la Société générale de banques en Côte d’Ivoire (1982-1992), à la Banque atlantique (1992-1999), et en tant que directeur général de la SNG (2000-2003). Cette formation dans le privé lui confère une expertise financière rare parmi les cadres politiques ivoiriens. Une expertise qu’il mettra à profit dès son entrée en politique.

En 1994, il est co-fondateur du Rassemblement des républicains (RDR), le parti de son frère. Pendant dix-sept ans, il demeure dans l’ombre, occupant la trésorerie du parti, veillant à ses finances et à son organisation. Ce n’est qu’en 2011, après la victoire électorale d’Alassane Ouattara, que Téné Birahima émerge véritablement de l’anonymat. Il est élu député de Kong (le fief familial situé dans le nord du pays) et nommé maire de la même commune en 2013, avant de devenir, en 2018, président du conseil régional du Tchologo.

Cependant, son véritable pouvoir réside ailleurs. En mars 2012, il est nommé ministre des Affaires présidentielles. Ce portefeuille, en apparence bureaucratique, place Téné Birahima au cœur du système décisionnel ivoirien. En tant que responsable des Affaires présidentielles, il chapeaute la trésorerie de la Présidence, contrôle le cabinet de la Première dame Dominique Ouattara, supervise les services de sécurité présidentielle, et siège au Conseil national de sécurité. Il siège donc à la table où s’élaborent les décisions stratégiques de l’État en matière de sécurité, d’économie et de stabilité.

Ses accomplissements dans ce rôle incluent une réduction estimée à environ 500 millions de FCFA des coûts de fonctionnement du bureau du président. Un geste tant administratif que politique, démontrant son efficacité et sa loyauté. En février 2019, alors que les menaces sécuritaires terroristes s’aggravent dans le Sahel, il est nommé commandant en chef de l’Unité de lutte contre le grand banditisme (ULGB), consolidant son autorité sur les questions de sécurité intérieure.

Le 8 mars 2021, suite à la maladie grave du ministre de la Défense Hamed Bakayoko (décédé peu après), Téné Birahima est nommé ministre de la Défense, fonction qu’il cumule initialement avec celle des Affaires présidentielles avant d’abandonner cette dernière. Depuis cette date, il préside aux destinées militaires du pays, œuvrant à la modernisation des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI), au renforcement de la discipline militaire et à la consolidation de la coopération défensive régionale face aux menaces du terrorisme sahélien.

La nomination du 23 Janvier 2026 : un signal politique clair

Le gouvernement présenté le 23 janvier 2026, dirigé par le Premier ministre Robert Beugré Mambé, comporte 34 ministres. Parmi les changements notables figure la création, pour la toute première fois depuis l’indépendance, d’un poste de vice-premier ministre. Ce poste inédit est confié à Téné Birahima Ouattara, qui conserve son portefeuille de ministre de la Défense.

Cette innovation institutionnelle n’est pas triviale. Selon plusieurs juristes ivoiriens, bien que la Constitution ne mentionne pas explicitement ce poste, sa création ne viole pas formellement la loi fondamentale du pays. L’article 81 de la Constitution ivoirienne établit que le gouvernement se compose du premier ministre et des ministres, sans exclure les aménagements de rang ou de fonctions. Des précédents existent dans d’autres régimes : les ministres d’État et les ministres délégués, bien que non explicitement mentionnés dans le texte constitutionnel, relèvent d’une pratique institutionnelle admise.

Toutefois, le juriste Guibessongui N’Datien Séverin précise que le poste de vice-premier ministre ne peut s’appliquer au vice-président de la République, lequel demeure le successeur constitutionnel du chef d’État en cas de vacance du pouvoir. Cette distinction juridique est capitale : elle établit que le vice-premier ministre n’est pas, constitutionnellement parlant, un dauphin au sens strict, mais plutôt un adjoint au premier ministre avec des responsabilités opérationnelles transversales.

Dans le régime présidentiel ivoirien, où le président détient le pouvoir exécutif exclusif, le vice-premier ministre se définit comme le substitut du premier ministre en cas d’incapacité ou d’absence de celui-ci. Il assure la continuité gouvernementale et coordonne l’action publique sous l’autorité du président.

Or, l’attribution de ce poste à Téné Birahima, le frère du président, alimente une interprétation alternative : celle d’une préparation progressive à la fonction suprême. Selon plusieurs observateurs politiques, cette nomination positionne Téné Birahima comme un candidat potentiel à la présidentielle de 2030.

Le spectre de la succession : dauphin politique ou pur calcul institutionnel ?

La question qui agite les cercles politiques ivoiriens est simple : Alassane Ouattara prépare-t-il son frère à lui succéder à la tête de l’État ? Les indices en faveur de cette hypothèse sont nombreux. D’abord, il existe une antériorité dans le rôle de substitut : depuis ses débuts en politique, Téné Birahima a toujours été le « bras droit » du président. Il en a été le confident, le stratège occulte, le représentant de confiance dans les moments de crise. Cet historique crédibilise l’idée d’une progression naturelle vers la magistrature suprême.

Deuxièmement, la création d’un poste dont l’existence était auparavant inexistante ne relève pas de la nécessité administrative mais du signal politique. Le Premier ministre Robert Beugré Mambé dirigeait déjà le gouvernement ; la création d’un vice-premier ministre n’était structurellement pas indispensable. Ce qui l’est, politiquement, c’est de rehausser le statut de Téné Birahima dans la hiérarchie gouvernementale, le plaçant ainsi visiblement au-dessus des autres ministres, un positionnement qui ne passe inaperçu à personne.

Troisièmement, les déclarations publiques de proches d’Alassane Ouattara renforcent cette lecture. Selon un membre anonyme du parti présidentiel cité par Le Monde : « Beaucoup parient sur le fait qu’il [Téné Birahima] sera le candidat du président pour la présidentielle de 2030 ». La trajectoire semble balisée.

Cependant, une lecture alternative existe. Certains analystes, à l’instar du politologue Gilles Olakounlé Yabi du groupe de réflexion ouest-africain Wathi, notent que le RHDP dispose d’une demi-douzaine de candidats potentiels pour 2030. Alassane Ouattara, dont l’âge (84 ans) et l’expérience font autorité, n’aurait pas encore formellement arbitré la succession. La nomination de Téné Birahima pourrait donc être une étape dans un processus plus large de « transmission générationnelle », terme aux contours flous que le président réinvente lors de chaque scrutin.

En 2017, Ouattara promettait déjà de laisser le pouvoir aux « jeunes générations ». En 2020, il réitérait cet engagement, avant de se représenter lors de la mort d’Amadou Gon Coulibaly. En 2025, la promesse revient, avec le même flou artistique. Cette répétition crée un malaise : parmi les observateurs, nombreux sont ceux qui doutent de la sincérité du president face à une succession qui, constitutionnellement, ne pourra être évitée au-delà de 2030.

Le verrouillage dynastique du pouvoir ivoirien

La nomination de Téné Birahima soulève également des préoccupations plus larges concernant la capture du système politique par une seule famille. Alassane Ouattara, âgé de 84 ans, détient la présidence depuis 2011. Son frère cadet dirige le ministère régalien de la Défense et occupe désormais le deuxième échelon institutionnel. Leur influence s’étend au-delà de ces deux portefeuilles : le Premier ministre Robert Beugré Mambé est un loyaliste de longue date ; le vice-président Tiémoko Meyliet Koné, âgé de 76 ans et reconduit dans ses fonctions, reste un figurant institutionnel.

Cette concentration du pouvoir au sein de la famille Ouattara n’est pas nouvelle. Elle s’observe dans le contrôle des services de sécurité, des renseignements, et de l’appareil politique du RHDP. Elle s’exprime également par la présence des Ouattara (clan du Nord, avec la région du Tchologo comme bastion) dans les postes décisionnels majeurs. Deux frères au sommet, aux destinées cruciales de l’État, c’est une configuration qui, dans les démocraties établies, pourrait sembler anormale.

Cependant, Alassane Ouattara n’est pas Baoulé (ni du groupe akan). Contrairement à la coutume houphouëtiste, il n’est pas interdit culturellement de désigner son successeur de son vivant. Mais la question démocratique demeure : un processus de succession au sein d’une seule famille, sans véritable débat public ni primaires internes, n’érode-t-il pas les principes de pluralisme politique et de compétition démocratique ?

Les enjeux constitutionnels en arrière-plan

Le débat juridique autour de la constitutionnalité de la nomination reste vif. Bien que certains juristes défendent la légalité du poste de vice-premier ministre, d’autres, comme l’éditorialiste de Connection Ivoirienne, dénoncent une « violation constitutionnelle majeure » déguisée en innovation administrative.

La Constitution ivoirienne de 2016 (révisée en 2020) stipule que le gouvernement est composé du premier ministre et des ministres. Elle n’interdit pas explicitement la création de postes d’adjoints au premier ministre ou de ministres, mais elle n’en reconnaît pas la valeur constitutionnelle autonome. Cela signifie que le vice-premier ministre existe par décret présidentiel et non par force de loi. Cette distinction a une importance : elle rend le poste révocable au gré du président, sans nécessité d’amendement constitutionnel.

Pour les critiques, cet flou juridique constitue précisément le problème. Il permet au pouvoir exécutif d’adapter les institutions à ses besoins politiques du moment, contournant potentiellement les dispositions constitutionnelles censées encadrer la succession. La création d’un poste inédit pour y placer un dauphin présumé relève, selon ces voix, d’une forme de réécriture discrète de la Constitution.

Un précédent historique oublié

Paradoxalement, la Côte d’Ivoire a connu un vice-premier ministre avant. En 1959, deux ans avant l’indépendance, Jean-Baptiste Mockey a assumé ce rôle sous le régime colonial français. Ce précédent est rarement évoqué dans les débats contemporains, mais il rappelle que la fonction elle-même n’est pas étrangère à l’histoire institutionnelle ivoirienne. La création d’un poste n’est donc pas un acte révolutionnaire, mais plutôt une réactivation d’une formule oubliée.

Néanmoins, les contextes diffèrent. En 1959, l’État ivoirien était encore en gestation, sous tutelle française. En 2026, c’est un État souverain de 68 ans qui réactive cette fonction, non pour des raisons de structuration transitoire, mais dans un contexte de succession politique clairement dessiné.

Les cinq années qui séparent le présent de l’élection présidentielle de 2030 seront révélatrices. Si Alassane Ouattara maintient Téné Birahima sur ce piédestal politique, si les opposants potentiels au sein du RHDP sont marginalisés ou écartés, et si aucun autre candidat n’émerge avec une légitimité comparable, alors la succession aura été, en réalité, décidée en janvier 2026.

À l’inverse, si le président élargit le champ des candidatures potentielles, si d’autres figures du RHDP — ou même de l’opposition — émergent comme des alternatives viables, et si le processus se démocratise véritablement, alors cette nomination ne sera qu’une étape parmi d’autres dans un réel processus de transmission.

Pour le moment, la Côte d’Ivoire attend. Son peuple, sa diaspora, et les observateurs internationaux scrutent le palais présidentiel pour y discerner les véritables contours de l’après-Ouattara. Téné Birahima Ouattara, le frère « photocopie », aura-t-il enfin son propre visage politique ? C’est la question que pose cette nomination et, partant, celle qui définira l’histoire politique ivoirienne des années à venir

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