La décision américaine d’exclure l’Afrique du Sud et le Rwanda de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), à compter du 1er janvier 2027, ouvre un nouveau chapitre dans les relations commerciales entre Washington et le continent africain. Derrière cette mesure, officiellement justifiée par des préoccupations économiques et sécuritaires, se dessinent deux crises diplomatiques distinctes. Pour Pretoria, les tensions avec l’administration Donald Trump prennent une dimension commerciale. Pour Kigali, la décision s’inscrit dans le bras de fer autour de la guerre dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
L’annonce faite lundi 2 novembre par le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, constitue un avertissement sérieux pour les deux économies. À l’issue de l’examen annuel de l’éligibilité des pays bénéficiaires, Washington estime que les gouvernements sud-africain et rwandais adoptent des pratiques incompatibles avec les critères du programme.
L’administration américaine évoque notamment des obstacles au commerce et aux investissements américains ainsi que des pratiques susceptibles de menacer ses intérêts stratégiques et sa sécurité nationale. Mais au-delà de ces justifications officielles, cette décision illustre la volonté de Washington de faire de ses préférences commerciales un instrument de pression diplomatique.
AGOA, un avantage commercial devenu un levier diplomatique
Adopté en 2000 sous la présidence de Bill Clinton, l’African Growth and Opportunity Act est un programme commercial américain destiné à favoriser les exportations des pays d’Afrique subsaharienne vers les États-Unis. Il permet aux États éligibles d’accéder au marché américain sans droits de douane sur des milliers de produits.
Son objectif initial était de stimuler les échanges, encourager les investissements et soutenir la croissance économique sur le continent. Contrairement à un accord classique de libre-échange, l’AGOA accorde des préférences commerciales unilatérales aux pays bénéficiaires, sans exiger une ouverture équivalente de leurs marchés aux produits américains.
Le programme a été prolongé jusqu’au 31 décembre 2028, mais cette reconduction ne garantit pas automatiquement le maintien de tous les pays bénéficiaires. Washington conserve la possibilité de réexaminer chaque année leur éligibilité, notamment au regard de la gouvernance, de l’État de droit, des droits humains et de l’ouverture commerciale.
L’exclusion de Pretoria et de Kigali montre ainsi que l’accès préférentiel au marché américain dépend aussi des relations politiques avec Washington. Le commerce devient alors un moyen de récompenser, d’encourager ou de sanctionner certains comportements étatiques.
Afrique du Sud; les tensions avec Trump prennent une dimension économique
Pour Pretoria, cette décision intervient après plusieurs mois de détérioration des relations avec Washington. Les divergences portent notamment sur la politique intérieure sud-africaine, les accusations américaines de discrimination contre les Afrikaners blancs, que le gouvernement de Cyril Ramaphosa rejette, mais aussi sur les positions diplomatiques de l’Afrique du Sud, notamment concernant le conflit israélo-palestinien et ses relations avec certains partenaires internationaux.
L’Afrique du Sud est pourtant le principal bénéficiaire africain de l’AGOA. En 2025, ses exportations vers les États-Unis dans le cadre du programme ont atteint environ 1,7 milliard de dollars, notamment dans les secteurs automobile, agricole et viticole. Les agrumes, les pièces automobiles et le vin figurent parmi les produits concernés.
L’impact ne sera cependant pas uniforme. Selon les autorités sud-africaines, environ 89 % des exportations du pays vers les États-Unis bénéficiaient déjà des conditions commerciales ordinaires de l’Organisation mondiale du commerce en 2025. Les exportations sous AGOA représentaient environ 10 % des ventes sud-africaines sur le marché américain et près de 1 % de ses exportations mondiales.
Pretoria a annoncé vouloir soutenir les secteurs affectés et accélérer la diversification de ses débouchés vers l’Afrique, l’Europe, l’Inde et la Chine. Le ministre du Commerce, Parks Tau, privilégie également la poursuite du dialogue avec Washington.
Rwanda, le conflit dans l’est de la RDC au cœur des sanctions américaines
Pour le Rwanda, les motivations américaines sont davantage liées aux tensions sécuritaires dans la région des Grands Lacs. Washington reproche à Kigali son soutien présumé au Mouvement du 23 mars (M23), groupe armé actif dans l’est de la RDC. Les autorités rwandaises rejettent ces accusations.
La décision concernant l’AGOA intervient quelques jours après les sanctions américaines contre le ministère rwandais de la Défense et une institution financière liée aux forces de sécurité du pays. Cette succession de mesures traduit un durcissement de la position américaine à l’égard de Kigali.
Sur le plan commercial, le Rwanda est moins exposé que l’Afrique du Sud. Ses exportations concernées comprennent notamment le café et certains produits miniers. Le pays avait déjà perdu, en 2018, les avantages de l’AGOA pour ses exportations de vêtements à la suite d’un différend commercial avec Washington sur les vêtements d’occasion.
La nouvelle exclusion risque néanmoins d’affecter les ambitions de diversification économique du gouvernement rwandais, qui cherche à attirer les investissements et à développer ses exportations.
Au-delà des conséquences immédiates, le message américain est clair; les relations commerciales avec les États-Unis ne sont pas dissociées des intérêts diplomatiques et sécuritaires de Washington. Pour les deux pays, l’enjeu sera désormais de négocier un éventuel rétablissement de leur éligibilité tout en recherchant d’autres débouchés commerciaux.
Il faut souligner que cette décision dépasse la question des droits de douane. Elle révèle les limites d’un partenariat économique dans lequel l’accès au marché américain reste soumis à des critères définis par Washington et à une appréciation de ses intérêts stratégiques. Pour Pretoria comme pour Kigali, le défi consiste à préserver leurs intérêts économiques sans renoncer à leur marge de manœuvre diplomatique.

