Au Sénégal, Human Rights Watch dénonce la répression croissante des personnes LGBT après le durcissement de l’article 319 du Code pénal. Arrestations, peur et accès aux soins inquiètent l’ONG.
Le durcissement de la législation contre les personnes LGBT au Sénégal s’accompagne d’un climat de peur qui bouleverse leur quotidien. Dans un rapport publié lundi 12 octobre 2026, Human Rights Watch (HRW) dénonce les conséquences de la modification de l’article 319 du Code pénal, adoptée en mars dernier. À partir de 39 témoignages, l’organisation décrit une multiplication des arrestations, des obstacles à la défense juridique et des difficultés d’accès aux soins. Cette publication intervient alors que s’ouvre à Dakar la 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, plaçant la question des libertés fondamentales au cœur de l’actualité régionale.
Une loi plus sévère, un climat de peur grandissant
Adoptée par l’Assemblée nationale le 11 mars 2026, puis promulguée le 27 mars, la réforme de l’article 319 du Code pénal renforce les sanctions contre les relations sexuelles consenties entre personnes de même sexe. Les peines passent désormais de cinq à dix ans d’emprisonnement, assorties d’amendes comprises entre deux et dix millions de francs CFA. Le texte introduit également des sanctions contre la promotion de l’homosexualité ainsi que le soutien ou le financement de personnes et d’organisations LGBT.
Pour Human Rights Watch, les conséquences de cette réforme dépassent le cadre judiciaire. L’organisation rapporte que des personnes concernées réduisent leurs déplacements, se cachent ou limitent leurs interactions sociales par crainte d’être arrêtées ou exposées publiquement.
Les arrestations recensées dans plusieurs villes, dont Dakar, Thiès, Saint-Louis et Ziguinchor, illustrent l’extension géographique du phénomène. Selon les données compilées par des organisations de défense des droits humains, au moins 212 personnes auraient été arrêtées entre février et juillet. D’autres estimations dépassent les 300 arrestations sur la même période. HRW précise toutefois ne pas avoir pu vérifier indépendamment le nombre total d’interpellations.
Cette incertitude statistique ne doit pas masquer une question centrale; comment garantir que les procédures engagées respectent les droits des personnes arrêtées, notamment la présomption d’innocence, l’accès à un avocat et le droit à un procès équitable ?
L’accès aux soins et à la justice également fragilisé
L’un des aspects les plus préoccupants du rapport concerne les conséquences sanitaires de la répression. Selon HRW, la peur d’être identifié ou arrêté pousse certaines personnes LGBT à éviter les consultations médicales, le dépistage du VIH et la poursuite de leur traitement.
L’organisation rapporte également des cas de dépistage du VIH imposé à des personnes détenues et des inquiétudes concernant la confidentialité des informations médicales. Ces pratiques soulèvent des questions sur le consentement aux soins et la protection des données personnelles, garanties notamment par la législation sénégalaise relative au VIH.
Les répercussions touchent aussi l’accès à la justice. D’après les témoignages recueillis, certains avocats craignent les conséquences professionnelles, sociales ou juridiques d’une défense de personnes poursuivies en vertu de la nouvelle loi. La criminalisation du soutien aux personnes LGBT contribue ainsi, selon HRW, à compliquer leur représentation juridique.
Cette situation crée un risque supplémentaire c’est-à-dire des personnes poursuivies pourraient avoir davantage de difficultés à faire valoir leurs droits. Elle peut également renforcer la marginalisation sociale, les menaces et les discriminations à l’encontre des personnes concernées.
Le Sénégal face à ses engagements en matière de droits humains
La publication de ce rapport, au moment où la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples se réunit à Dakar, souligne les tensions entre les choix législatifs nationaux et les obligations de protection des droits fondamentaux.
HRW estime que les mesures dénoncées soulèvent des questions de conformité avec les garanties constitutionnelles sénégalaises et les engagements internationaux du pays, notamment en matière de non-discrimination, de vie privée et de procès équitable. L’organisation demande aux autorités de mettre fin aux arrestations arbitraires et appelle à une révision de la législation.
Le débat se déroule également à quelques semaines des Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar, prévus du 31 octobre au 13 novembre 2026. Pour HRW, la situation soulève des interrogations sur la protection contre les discriminations, au regard des principes de la Charte olympique.
Au-delà de la controverse juridique, le rapport pose une question de société; jusqu’où une politique pénale peut-elle aller sans compromettre l’accès aux soins, la sécurité individuelle et les garanties judiciaires ?
Pour les autorités sénégalaises, l’enjeu consiste désormais à répondre aux préoccupations documentées, à garantir les droits des personnes détenues et à assurer l’application des lois dans le respect des garanties fondamentales. Les conclusions de HRW ne constituent pas un jugement judiciaire sur chaque cas, mais elles appellent à un examen sérieux des pratiques dénoncées et de leurs conséquences sur la population.

