La province de l’Ituri, située dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), est devenue le point de départ d’une réforme sanitaire majeure. À l’occasion d’un déplacement stratégique à Bunia et dans la cité minière de Mongbwalu, le ministre congolais de la Santé, le Dr Roger Kamba, a annoncé une mesure exceptionnelle; la gratuité totale des consultations et de la prise en charge médicale pour toutes les pathologies dans la province.
Cette décision s’inscrit dans un contexte d’urgence sanitaire critique, l’Ituri étant actuellement l’épicentre d’une épidémie de virus Ebola de souche Bundibugyo. En décrétant la prise en charge financière universelle à l’échelle provinciale, le gouvernement congolais tente une manœuvre inédite pour empêcher que la mobilisation massive des ressources contre Ebola n’asphyxie la prise en charge des autres urgences médicales de la région.
Les raisons d’une mesure d’exception et la réalité de l’épidémie d’Ebola en Ituri
La situation épidémiologique en Ituri demeure préoccupante. Selon les derniers bilans officiels recensés, l’épidémie de souche Bundibugyo, partie initialement des zones minières de Mongbwalu, affiche un tableau lourd de 956 cas identifiés à travers le pays, ayant déjà entraîné 247 décès. Face à ce péril, la riposte médicale a drainé la quasi-totalité des financements, du personnel qualifié et de la logistique disponibles, créant un déséquilibre structurel dangereux. Les centres de santé traditionnels se sont vidés de leurs capacités à traiter le paludisme, les infections respiratoires ou les accouchements complexes. L’objectif premier de la gratuité des soins est donc de briser ce cercle vicieux en s’assurant qu’aucune autre maladie ne soit reléguée au second plan.
Au-delà de l’enjeu clinique, cette mesure vise un impact psychologique et communautaire direct. En Ituri, la méfiance d’une partie de la population vis-à-vis des structures de santé officielles alimente le phénomène des décès à domicile, ce qui accélère la chaîne de contamination communautaire d’Ebola. Pour restaurer la confiance, le ministre de la Santé a couplé la gratuité à une réorganisation logistique d’envergure.
Les patients touchés par Ebola ne seront bientôt plus admis dans les hôpitaux généraux mais orientés vers des Centres de traitement Ebola (CTE) spécialisés en cours d’installation. Cette sectorisation stricte vise à sécuriser les hôpitaux généraux, rassurer les usagers ordinaires et protéger le personnel soignant, durement éprouvé par la perte d’une dizaine de professionnels. Pour soutenir ces derniers, le gouvernement a promis une indemnisation pour les familles des soignants décédés et le doublement immédiat de la prime de risque pour les médecins engagés sur le front de la riposte.
Financement et viabilité, le défi de l’extension progressive à l’échelle nationale
Si l’Ituri fait office de province pilote, l’ambition déclarée du président Félix Tshisekedi et de son gouvernement est d’étendre ce modèle de couverture santé universelle à l’ensemble des 26 provinces de la RDC. Pour transformer ce projet pilote en une politique nationale pérenne, le ministre Roger Kamba s’appuie sur une stratégie de financement croisé à deux piliers. Le premier repose sur la « taxe pour la promotion de la santé », un mécanisme fiscal entré en vigueur en mars 2026 destiné à capter des ressources intérieures stables. Le second pilier s’adossera à l’introduction imminente d’une assurance maladie obligatoire, annoncée pour les prochaines semaines, qui devrait formaliser les cotisations et solvabiliser le système de soins de manière durable.
Le succès de cette extension nationale dépendra de la capacité de Kinshasa à stabiliser la gouvernance financière de la santé et à moderniser les infrastructures de base. Passer d’une subvention d’urgence dans une province sous assistance internationale à un système national d’assurance maladie représente un défi logistique colossal pour la RDC. Néanmoins, en choisissant l’Ituri comme laboratoire sous contrainte, le gouvernement fait le pari de tester ses outils de régulation dans les conditions les plus difficiles. Si la gratuité parvient à y contenir la mortalité globale et à stabiliser l’épidémie d’Ebola, elle posera les fondements techniques d’une transformation historique de l’accès aux soins pour des millions de Congolais.

