À Lagos, mégalopole tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants, le développement urbain avance souvent plus vite que le droit. Depuis décembre dernier, la destruction progressive du bidonville de Makoko surnommé la « Venise de Lagos » a brutalement rappelé cette réalité. Pelleteuses, forces de sécurité, gaz lacrymogènes et incendies ont remplacé les pirogues et les maisons sur pilotis. Des milliers, peut-être des centaines de milliers de personnes, ont été chassées de leur lieu de vie sans alternative claire.
Officiellement, le gouvernement de l’État de Lagos invoque des impératifs de sécurité et nie toute politique « anti-pauvres ». Mais sur le terrain, les images de familles dormant dans leurs barques, leurs maisons réduites en cendres derrière elles, racontent une autre histoire : celle d’une ville qui modernise ses façades en effaçant ceux qui la font vivre dans l’ombre.
Makoko, symbole d’une urbanisation brutale et sélective
Makoko n’est pas un bidonville ordinaire. Installée depuis des décennies sur la lagune, cette communauté de pêcheurs fait partie intégrante de l’écosystème économique et social de Lagos. Malgré la précarité, elle a développé ses propres réseaux commerciaux, ses écoles informelles, sa culture et son mode de vie amphibie unique. En la détruisant, ce n’est pas seulement un habitat que l’on rase, mais un pan entier de la mémoire urbaine nigériane.
Les autorités justifient les démolitions par la nécessité d’empêcher les installations à moins de 100 mètres de lignes à haute tension. Un argument sécuritaire qui, sur le papier, peut sembler recevable. Mais dans les faits, les ONG et les habitants dénoncent des destructions bien au-delà de cette zone, menées sans notification claire, parfois de nuit, et sans aucun plan de relogement. À Makoko comme dans les quartiers voisins d’Oworonshoki, Otumara ou Baba-Ijora, les bulldozers ne font pas dans le détail.
Peut-on parler de développement urbain lorsqu’il se fait par la force et sans accompagnement social ? À Lagos, la réponse semble être oui tant que les populations affectées n’ont ni titres fonciers formels, ni poids politique.
Derrière la sécurité, la bataille foncière et l’exclusion sociale
Pour de nombreux observateurs, la justification sécuritaire masque mal une autre réalité : la pression foncière. Le front lagunaire de Lagos est aujourd’hui l’un des espaces les plus convoités par les promoteurs immobiliers. À quelques kilomètres de Makoko, des projets luxueux comme Eko Atlantic symbolisent cette ville tournée vers les élites, les investisseurs et les capitaux étrangers.
Dans ce contexte, les quartiers informels deviennent des « anomalies » à corriger. Leur disparition libère des terres stratégiques, au prix d’un déplacement massif de populations pauvres, reléguées toujours plus loin, sans compensation ni perspectives. Cette logique alimente un urbanisme d’exclusion, où le droit à la ville devient un privilège réservé à ceux qui peuvent payer.
Les conséquences sociales sont lourdes. Perdre son logement, c’est aussi perdre son activité, son réseau, l’accès à l’éducation et aux soins. Pour les pêcheurs de Makoko, la lagune n’est pas un décor : c’est leur outil de travail. En les forçant à vivre sur l’eau, sans infrastructures, l’État crée une précarité encore plus extrême, avec des risques sanitaires et sécuritaires accrus.
À plus long terme, ces déguerpissements forcés risquent d’alimenter des tensions sociales durables. Une ville qui expulse ses pauvres sans dialogue fragilise sa propre stabilité. Makoko n’est pas qu’un bidonville détruit à Lagos. C’est le miroir d’un modèle de développement urbain africain qui avance vite, mais souvent sans boussole sociale. En rasant ces quartiers sans plan humain, Lagos envoie un message clair. La modernité se construit sans voire contre les plus vulnérables. La vraie question n’est donc pas de savoir si la ville doit se transformer, mais pour qui elle se transforme. Car une métropole qui efface ses pauvres pour briller davantage risque, tôt ou tard, de se retrouver face à ses propres ruines invisibles aujourd’hui, mais explosives demain.

