Dans un pays meurtri par des décennies de crises militaro-politiques, la République centrafricaine continue de payer le prix d’un système économique et administratif hypercentralisé. Chaque fin de mois, la capitale Bangui devient le passage obligé pour des milliers de fonctionnaires contraints de s’y rendre pour percevoir leur salaire. Dans les villes de province, les agences bancaires vandalisées ou fermées depuis les épisodes de violences ne rouvrent que très lentement. Résultat, se faire payer devient un véritable parcours du combattant pour ces travailleurs éloignés des circuits financiers.
Au-delà des longues files d’attente et des tracasseries routières, la situation montre une fracture territoriale qui affaiblit les services publics et alimente un sentiment d’abandon parmi les populations de l’intérieur. Entre déplacements périlleux, coûts de transport exorbitants et insécurité persistante, les fonctionnaires de province vivent un double supplice. D’une part celui d’exercer leurs fonctions dans des conditions difficiles, et de l’autre celui d’assurer leur survie économique dans un système bancaire trop centralisé.
Une économie sous perfusion logistique
À Kaga-Bandoro, ville située à plus de 300 km de la capitale, Yvon Romaric Seboulo, directeur de la maison des jeunes, résume la situation d’une phrase : « C’est un calvaire pour nous. » Comme beaucoup, il dépend de proches vivant à Bangui pour encaisser son salaire et lui transférer par mobile money une partie des fonds. Mais cette solution reste précaire. Les kiosques manquent de liquidités, et les retraits deviennent eux-mêmes un casse-tête.
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D’autres fonctionnaires, comme Bonaventure Ndikini, inspecteur préfectoral de l’environnement, n’ont pas d’autre choix que de prendre la route. Dix jours de congé, 20 000 francs CFA de transport et les risques liés à l’insécurité : percevoir son salaire devient une mission quasi militaire. Ces absences répétées grèvent le fonctionnement des administrations locales, déjà fragilisées par le manque de moyens. Le cercle vicieux est clair. Plus les fonctionnaires doivent quitter leur poste pour aller à Bangui, moins l’État est présent dans les provinces.
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Une fracture bancaire et politique
Si la concentration des banques à Bangui trouve ses causes dans les crises passées, elle traduit aussi une incapacité structurelle à rétablir la confiance sécuritaire dans les régions. Comme l’explique le banquier Hervé Kogboma, « les activités bancaires ont besoin de sécurité », d’où le repli dans la capitale. Quelques efforts existent, comme l’application BGFI mobile ou l’extension progressive de guichets dans certaines grandes villes. Mais ces solutions restent limitées pour les fonctionnaires face à l’ampleur du problème.
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La question dépasse d’ailleurs le seul champ économique. Elle interroge la légitimité de l’État et sa capacité à assurer un service public équitable. En maintenant de facto une centralisation bancaire à Bangui, le gouvernement entretient une marginalisation des provinces. Cette fracture territoriale nourrit le ressentiment, creuse les inégalités et renforce la perception d’un État absent en dehors de la capitale. Pour les habitants de l’intérieur, l’accès au salaire devient ainsi un miroir des disparités nationales.
Le « calvaire » des fonctionnaires contraints de rallier Bangui pour percevoir leurs salaires révèle bien plus qu’un problème bancaire. Il indique par ailleurs une République centrafricaine encore trop centralisée, où l’économie et l’administration restent captives de la capitale. Si des solutions technologiques et bancaires commencent timidement à émerger, elles restent insuffisantes sans un véritable plan de décentralisation et de sécurisation durable. En Centrafrique, tant que toucher son salaire sera une épreuve, la fracture entre Bangui et les provinces continuera d’alimenter le sentiment d’injustice et fragilisera la reconstruction nationale.
Tony A.

