À deux mois de l’élection présidentielle d’octobre, le Cameroun est secoué par une polémique qui révèle les ambiguïtés de la frontière entre fonctions régaliennes et activités partisanes. Depuis plusieurs semaines, le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, reçoit au palais d’Etoudi chefs traditionnels, religieux et leaders communautaires. Ces audiences, censées être institutionnelles, se transforment en vitrines de soutien au président-candidat Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies.
Pour la société civile, ce ballet orchestré au cœur même du pouvoir d’État brouille dangereusement les lignes. En associant les attributs de la présidence à une campagne électorale qui n’a pas encore officiellement démarré, le RDPC, parti présidentiel, est accusé d’instrumentaliser les moyens publics à des fins électoralistes. Un procédé qui, selon certains observateurs, affaiblit la crédibilité du processus démocratique camerounais.
Quand l’État et le parti se confondent au palais d’Etoudi
Pour Philippe Nanga, coordonnateur de l’ONG Un monde avenir, la pratique est non seulement « malsaine » mais aussi assimilable à une forme de fraude. « C’est quand même à la présidence que tout ceci se passe. Ce sont les moyens de l’État. C’est pour ça que nous parlons de l’utilisation des moyens publics à des fins électoralistes ». Cette dénonciation rejoint une critique plus ancienne adressée au régime Biya : l’absence de démarcation claire entre le rôle du président de la République et celui du candidat à sa propre succession.
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En effet, en accueillant des personnalités locales dans le palais d’Etoudi, Paul Biya bénéficie d’un double effet : légitimation institutionnelle et renforcement de son assise électorale. Or, selon ses détracteurs, ce mélange des genres crée une distorsion du jeu démocratique en plaçant les challengers dans une situation de désavantage structurel. Le palais présidentiel, censé incarner l’unité nationale, se retrouve transformé en un outil de conquête électorale.
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La riposte du RDPC et la bataille symbolique
Face à ces accusations, le camp présidentiel nie toute confusion. Le député RDPC Engelbert Essomba Bengono insiste « Le président de la République incarne l’unité nationale. Les réceptions qu’il accorde ne signifient pas que les communautés vont voter pour lui. Ce n’est pas à ce niveau que les enjeux sont déterminants ». Pour les proches du pouvoir, il s’agit d’actes de gouvernance normale, dans la continuité du mandat en cours.
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Cependant, la portée symbolique reste lourde. Dans un pays où les chefs traditionnels et religieux détiennent une forte influence sociale, leur passage au palais, médiatisé et mis en avant, envoie un signal clair aux électeurs. Même si Paul Biya a confié la coordination officielle de sa campagne au secrétaire général du RDPC, Jean Nkuete, c’est bien Etoudi qui reste la scène la plus visible de ce prélude électoral.
Au-delà de la querelle politique immédiate, cette controverse au palais d’Etoudi illustre une problématique plus profonde : l’incapacité chronique du Cameroun à dissocier les institutions républicaines de l’appareil partisan au pouvoir. Alors que le scrutin d’octobre approche, le risque est grand que cette confusion mine la confiance des citoyens dans l’équité électorale. Si Paul Biya entend montrer sa capacité à rassembler, ses adversaires y voient surtout la preuve d’un système verrouillé où l’État se confond avec un parti. Une ambiguïté qui, en fin de compte, interroge la solidité même du processus démocratique camerounais.
Tony A.

