En se recueillant, ce 12 juillet, au Mémorial national sud-africain de Longueval, dans le nord de la France, le président sud-africain Cyril Ramaphosa n’a pas seulement rendu hommage aux victimes de la bataille du Bois Delville. À l’occasion du 110ᵉ anniversaire de cette bataille emblématique de la Première Guerre mondiale, il a lancé un appel à réécrire une partie de l’histoire de son pays, en réhabilitant la mémoire des milliers de soldats et travailleurs noirs sud-africains longtemps exclus du récit national.
À travers ce geste, le chef de l’État entend corriger une injustice historique héritée de la colonisation et de l’apartheid, tout en faisant de la mémoire un instrument de réconciliation nationale.
Le Bois Delville, un symbole du sacrifice sud-africain
En juillet 1916, lors de la bataille de la Somme, la 1ʳᵉ brigade d’infanterie sud-africaine reçoit pour mission de défendre le Bois Delville face aux offensives allemandes. Pendant plusieurs jours, les soldats résistent dans des conditions extrêmes sous un déluge d’artillerie. Sur les quelque 3 000 hommes engagés, une majorité est tuée, blessée ou portée disparue.
Cette bataille devient rapidement l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire militaire sud-africaine. Pendant des décennies, toutefois, les cérémonies de commémoration mettent essentiellement en avant le sacrifice des soldats blancs, alors que des milliers de Sud-Africains noirs participent eux aussi à l’effort de guerre.
Beaucoup servent au sein du South African Native Labour Contingent, une unité chargée de travaux logistiques indispensables sur le front européen. Sans porter les armes, ces travailleurs construisent routes, voies ferrées, dépôts ou installations militaires dans des conditions particulièrement difficiles. Leur contribution reste pourtant largement absente des récits officiels.
L’un des drames les plus marquants survient en 1917 avec le naufrage du SS Mendi, qui coûte la vie à plus de 600 membres de cette unité après une collision au large des côtes britanniques. Longtemps, leur sacrifice n’a bénéficié ni de la reconnaissance publique ni des honneurs accordés aux combattants blancs.
Corriger une mémoire façonnée par l’apartheid
Le discours de Cyril Ramaphosa dépasse largement le cadre de la commémoration. En affirmant que « la mémoire d’une nation ne peut être divisée selon la race », le président remet en question une lecture de l’histoire construite pendant plusieurs décennies.
Sous les régimes de ségrégation puis d’apartheid, les contributions des Sud-Africains noirs aux grands événements militaires furent largement minimisées, voire effacées. Leurs noms apparaissaient rarement sur les monuments commémoratifs et leur rôle était peu enseigné dans les écoles.
En demandant que l’histoire du SS Mendi et celle des travailleurs noirs soient pleinement intégrées aux programmes scolaires, Ramaphosa souhaite construire un récit national plus équilibré. Pour lui, reconnaître ces sacrifices ne revient pas à réécrire l’histoire, mais à la compléter afin qu’elle reflète la réalité de tous ceux qui ont contribué à la défense de leur pays.
Cette démarche s’inscrit dans une politique plus large de réappropriation de la mémoire nationale engagée depuis la fin de l’apartheid, avec pour objectif de donner une visibilité aux figures longtemps marginalisées.
Ramaphosa, un message politique adressé à l’Afrique du Sud et à ses partenaires
La portée de cette visite dépasse également le devoir de mémoire. En France, Cyril Ramaphosa effectue une visite officielle destinée à renforcer les relations avec Paris. Reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron, il a évoqué avec son homologue français les perspectives de coopération dans les domaines du commerce, des investissements, de l’énergie et des minerais critiques.
Son passage au Bois Delville permet ainsi d’associer diplomatie et mémoire historique. En mettant en lumière une histoire commune entre la France et l’Afrique du Sud, le président sud-africain rappelle que les liens entre les deux pays ne se limitent pas aux enjeux économiques actuels, mais reposent également sur un héritage partagé né des conflits mondiaux.
Sur le plan intérieur, cette réhabilitation répond aussi à un impératif politique. Dans une Afrique du Sud toujours confrontée aux fractures héritées de son passé, reconnaître le sacrifice des combattants et travailleurs noirs participe à la construction d’une mémoire nationale plus inclusive.
Plus d’un siècle après la bataille du Bois Delville, le combat n’est donc plus militaire, mais mémoriel. En appelant à rendre justice à ceux qui ont longtemps été oubliés, Cyril Ramaphosa rappelle qu’une nation ne peut véritablement se réconcilier avec son histoire qu’en reconnaissant l’ensemble de ses héros, sans distinction de race ou d’origine.

