À Madagascar, premier producteur mondial de vanille, l’or noir parfume autant l’économie que les tensions. Depuis novembre 2025, une série de réformes annoncées par les autorités pour « moderniser » et « assainir » la filière suscite une vive contestation chez les opérateurs historiques. Présentées comme des mesures techniques destinées à renforcer la compétitivité et la transparence, elles sont perçues par une partie des acteurs comme une remise en cause brutale des équilibres déjà fragiles du secteur.
Suppression de taxes, ouverture accélérée du marché, multiplication des exportateurs agréés. En l’espace de quelques semaines, l’État a profondément redessiné les règles du jeu. Mais derrière le discours officiel, une question s’impose. Ces réformes marquent-elles une rationalisation nécessaire de la filière ou le début d’une dérégulation à haut risque, dans un secteur déjà gangrené par les soupçons de blanchiment et les pratiques opaques ?
Une réforme menée tambour battant, sans consensus réel

Officiellement, l’objectif affiché par les autorités est clair. Il s’agit de restaurer la confiance, fluidifier les échanges et améliorer la lisibilité du marché de la vanille. Dans cette logique, l’État a supprimé la taxe de quatre dollars par kilo exporté, habilité de nouveaux ports de transit, publié des prix de référence par catégorie de gousses et, surtout, considérablement élargi l’accès à l’exportation.
Le chiffre est révélateur. Le nombre d’exportateurs agréés devrait passer de 80 à près de 300. Une décision qui bouleverse profondément la structure du secteur. Pour le gouvernement, cette ouverture permettrait de stimuler la concurrence, d’attirer de nouveaux investisseurs et de casser les rentes supposées de certains acteurs historiques. Mais pour ces derniers, la méthode pose problème.
« Ces décisions laissent les exportateurs très dubitatifs », explique Georges Geeraerts, président du Groupement des exportateurs de vanille de Madagascar (GEVM). Selon lui, la réforme pèche par un manque de concertation et de rigueur technique. Les prix de référence, censés guider le marché, sont parfois interprétés comme des plafonds par les importateurs, réduisant les marges de négociation. Quant à l’explosion du nombre d’exportateurs, elle interroge sur la capacité réelle de contrôle de l’État.
Le risque d’une « libéralisation sauvage » et ses dérives

C’est précisément ce point qui cristallise la colère des opérateurs. En ouvrant largement l’accès aux agréments, l’État semble rompre avec la politique de filtrage engagée par les précédentes autorités, qui visaient à assainir une filière longtemps accusée d’abriter des circuits de blanchiment d’argent.
« On a l’impression que les agréments ont été distribués sans aucun filtre », s’indigne un exportateur. L’exemple d’une agence de voyage désormais autorisée à exporter de la vanille illustre, selon lui, l’absurdité du processus. Pour les professionnels, permettre à des acteurs sans expertise ni capacité financière avérée d’entrer sur le marché revient à fragiliser l’ensemble de la chaîne.
Derrière la promesse d’ouverture, c’est la crainte d’une dérégulation totale qui domine. « Aujourd’hui, l’État permet à n’importe qui d’exporter de la vanille, de n’importe où et à n’importe quel prix », résume un autre opérateur. Une situation qui pourrait relancer les pratiques spéculatives, encourager la sous-déclaration et raviver les réseaux de blanchiment, dans un secteur où les flux financiers restent difficiles à tracer.
À moyen terme, cette instabilité pourrait aussi pénaliser les producteurs eux-mêmes, exposés à une volatilité accrue des prix et à une pression accrue des intermédiaires, dans un marché désormais plus fragmenté et moins lisible. En voulant aller vite, Madagascar prend le risque d’aller mal. La réforme de la filière vanille pose une question centrale : peut-on libéraliser sans réguler, ouvrir sans contrôler, moderniser sans sécuriser ? Dans un secteur stratégique pour l’économie nationale et l’image du pays à l’international, l’équilibre est délicat.
La réunion du Conseil national de la vanille, prévue ce 22 janvier, sera décisive. Elle dira si l’État choisit d’ajuster le tir ou de maintenir une trajectoire qui inquiète profondément les professionnels. Car si la vanille malgache a survécu aux crises climatiques et aux cycles spéculatifs, elle pourrait cette fois être fragilisée de l’intérieur par des réformes dont la précipitation pourrait coûter plus cher que l’immobilisme qu’elles prétendaient corriger.

