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L'investigateur Africain > Blog > Analyse > L’IA des riches, le travail des pauvres : comment l’Afrique entraîne l’IA mondiale pour des miettes
Analyse

L’IA des riches, le travail des pauvres : comment l’Afrique entraîne l’IA mondiale pour des miettes

Steven WILSON
Dernière mise à jour : janvier 19, 2026 10:03 am
Steven WILSON
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18 Min de lecture
L'IA des riches, le travail des pauvres : comment l'Afrique entraîne l'IA mondiale pour des miettes
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Vous vous êtes déjà demandé pourquoi ChatGPT reconnaît un chat sur une photo, ou pourquoi Google Images vous propose exactement ce que vous cherchez ? Derrière chaque algorithme « intelligent », derrière chaque modèle qui fascine les investisseurs de la Silicon Valley, se cache une réalité bien moins glamour : des centaines de milliers d’humains, assis devant des écrans, qui cliquent, trient, étiquettent, heure après heure.

Contents
  • Une main-oeuvre jeune, qualifiée et terriblement bon marché
  • Le marché de l’annotation : croissance vertigineuse, rétribution ridiculement basse
  • Trois niveaux de profit, un seul qui paye les salaires
  • La prédation des plateformes : quand Amazon blackliste tout un pays
  • Les murs de la sous-traitance : contrats opaques, licenciements arbitraires
  • Le travail de la surveillance : un trauma non reconnu
  • Le vide légal : régulation insuffisante et souveraineté numérique compromise
  • Comment l’occident impose ses normes
  • La data africaine : une ressource extractive comme le coltan ou l’Or
  • La dépendance technologique comme stratégie géopolitique
  • Mais le vent tourne : les entrepreneurs africains créent leurs propres solutions
  • Ailleurs en Afrique : les fractures du modèle, les espoirs émergents
  • Les investissements VC et la quête de « Picks and Shovels »
  • Kenya : La Data Labelers Association
  • Les unions classiques face à l’IA : les leçons du Nord
  • Vers une souveraineté numérique africaine
    • Régulation régionale, pas impositions occidentales
    • Couverture sociale et dignité
    • Souveraineté technologique : « African AI for Africans »

À Madagascar, dans les ruelles chaudes d’Antananarivo, cette réalité porte des noms, des visages, des rêves étouffés. Elle porte le nom de David Rat Thompson, 32 ans, qui tient un snack le jour et entraîne les IA du monde la nuit pour gagner environ 1 euro (650 FCFA) toutes les trois heures. Elle porte aussi le nom d’Élina, 25 ans, salariée officielle d’une entreprise BPO, qui traite 1 500 factures par jour pour 120 euros (78 500 FCFA) par mois, un salaire qui, bien que supérieur à la moyenne nationale de 80 euros, demeure dérisoire au regard du travail fourni.

Ce n’est pas de la science-fiction. Ce n’est pas non plus une exception. C’est la face cachée de l’intelligence artificielle moderne : le colonialisme numérique, où les données du Sud alimentent les profits du Nord, et où les travailleurs africains restent les invisibles du progrès technologique.

Une main-oeuvre jeune, qualifiée et terriblement bon marché

L'IA des riches, le travail des pauvres : comment l'Afrique entraîne l'IA mondiale pour des miettes

Pourquoi Madagascar ? Pourquoi cette île devient-elle le centre de gravité de l’annotation de données pour l’industrie de l’IA mondiale ?

La réponse tient en trois chiffres. D’abord, 64% de la population malgache a moins de 25 ans. Ensuite, 75% des 31 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté, créant une main-d’œuvre disponible, désespérée, prête à accepter n’importe quel salaire. Enfin, le salaire minimum légal s’élève à 55 euros par mois, une somme qui semble vertigineuse comparée aux revenus réels, mais qui permet aux grandes tech de justifier leurs tarifs auprès des clients occidentaux.

Le résultat ? Environ 100 000 travailleurs à Madagascar annotent quotidiennement les données qui entraînent les algorithmes de ChatGPT, Google, Amazon et Meta. Ces travailleurs ne sont pas des développeurs, des ingénieurs, ou des chercheurs en IA. Ce sont des « petites mains » dans la chaîne de valeur mondiale, des sous-traitants de sous-traitants, dont la contribution demeure systématiquement invisibilisée.

Le marché de l’annotation : croissance vertigineuse, rétribution ridiculement basse

Les chiffres du marché racontent une autre histoire : celle de la profitabilité. Le marché africain de l’annotation de données devrait croître de 39,3 millions de dollars en 2023 à 356,3 millions de dollars en 2032, avec un taux de croissance annuel de 28,6%. En parallèle, le secteur des services numériques en Afrique devrait créer 1,8 million d’emplois d’ici 2025.

Ces chiffres celebrent la croissance, l’emploi, l’opportunité. Mais aucun ne capture la réalité : 80% de ces travailleurs opèrent sans contrats formels, sans statuts légaux, sans protection sociale.

Trois niveaux de profit, un seul qui paye les salaires

Pour comprendre pourquoi David gagne 1 euro pour 3 heures de travail quand un investisseur américain parie 100 millions de dollars sur l’IA qu’il entraîne, il faut cartographier la chaîne de valeur mondiale de l’IA.

  1. Niveau 1 (Infrastructure) : Les géants technologiques (Google, Amazon, Microsoft, Meta) fournissent les serveurs, l’infrastructure cloud, et les capacités de traitement. Ils prélèvent le prix maximum.

  2. Niveau 2 (Intégration et commercialisation) : Les entreprises françaises, allemandes, et d’autres pays riches créent des solutions IA, les commercialisent, et les revendent aux clients. Elles prennent une commission importante.

  3. Niveau 3 (Annotation et labellisation) : Les entreprises BPO malgaches emploient des travailleurs pour annoter les données. Cette tâche est le point de friction le moins lucratif.

Le résultat : Madagascar capture environ 2-3% de la valeur créée, tandis que 40% des entreprises des zones franches malgaches sont la propriété d’entités françaises. C’est une reproduction structurelle du colonialisme : l’île reste un extracteur de ressources brutes (ici, les données annotées), tandis que la valeur ajoutée se réalise dans les métropoles du Nord.

La prédation des plateformes : quand Amazon blackliste tout un pays

Pourquoi Amazon n’emploie plus directement à Madagascar ? Officiellement, ce serait pour éviter d’être accusé d’exploiter ses employés. Mais officieusement, le marché noir qui en résulta raconte une histoire différente.

Des travailleurs malgaches ont commencé à acheter des comptes Amazon auprès d’intermédiaires indiens pour 600 euros (plus de 390 000 FCFA), une somme colossale rapportée aux revenus locaux. Une fois le compte activé, ils pouvaient annoter des données pour Amazon, gagnant davantage que par les canaux officiels. Certains ont ensuite revendu ces comptes, créant ainsi un marché souterrain d’annotation de données.

Cette pratique illustre plusieurs réalités surpuissantes :

  • Les travailleurs eux-mêmes cherchent des failles dans le système pour améliorer leurs revenus, ce qui révèle l’insuffisance des salaires officiels.

  • Amazon peut rester complice en déléguant l’emploi à des sous-traitants, tout en se dégageant de la responsabilité éthique.

  • Le marché noir prospère en l’absence d’une régulation robuste, créant une économie grise où personne n’est protégé.

Les murs de la sous-traitance : contrats opaques, licenciements arbitraires

Un travailleur malgache, anonyme et diplômé en informatique, a témoigné de son expérience après cinq années dans le secteur : « C’est très abrutissant parce qu’on ne fait que cliquer, cliquer, cliquer. On a des horaires de nuit comme dans les call center avec très peu d’indemnités de nuit. »

Il avait reçu la promesse d’une augmentation. Aucune n’a materialisé. Quand il a osé réclamer, il a été licencié sur le champ, sans préavis, sans compensation.

Cette histoire n’est pas unique. Elle reflète une culture d’exploitation normalisée : les travailleurs signent des contrats au langage opaque, souvent en anglais ou en français formel qu’ils comprennent à peine. Les conditions peuvent changer unilatéralement. Les renvois sont arbitraires. Aucune possibilité de recours légal effectif.

Le travail de la surveillance : un trauma non reconnu

L’expérience la plus révoltante rapportée par ce même travailleur : surveiller des supermarchés à l’étranger via vidéosurveillance en temps réel.

Officiellement, une IA détectait les vols. En réalité, des travailleurs malgaches observaient chaque client, chaque séquence vidéo, chaque mouvement suspect, heure après heure, de manière répétée. « Ce n’était pas du tout de la lire », a-t-il dit, un euphémisme pour décrire le torrent de trauma que représente la surveillance perpétuelle d’autrui, la connaissance de l’injustice sans pouvoir intervenir.

Ce travail provoque des symptômes documentés : trouble de stress post-traumatique, dépression, burn-out émotionnel. Pourtant, les demandes de soutien en santé mentale sont ignorées ou refusées.

Risque Santé Mental Statut Support Offert
PTSD Fréquent Absent ou refusé
Dépression Courant Absent
Burn-out Systématique Minimal
Violation d’intimité Normalisée Non reconnue

Le vide légal : régulation insuffisante et souveraineté numérique compromise

Madagascar possède une loi de protection des données depuis 2015 (Loi 2014-038). Sur le papier, elle semble robuste : elle prévoit une Commission Malgache sur l’Informatique et les Libertés (CMIL), établie en décembre 2023 pour superviser le traitement des données.

Problème : la CMIL n’est toujours pas opérationnelle. Les postes clés ne sont pas pourvus. Pas de véritable audit des entreprises. Pas de sanctions appliquées. Les grandes entreprises BPO opèrent donc dans un quasi-vide légal, conscientes que le gouvernement malgache, débordé et manquant de ressources, ne peut pas les poursuivre.

Madagascar a aussi ratifié la Convention de Malabo en juin 2024, un traité panafricain sur la protection des données. Mais la ratification n’a pas entraîné de réformes substantielles à Madagascar. Elle demeure une lettre sans corps exécutif.

Comment l’occident impose ses normes

Parallèlement, l’Union européenne impose le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) avec une portée extraterritoriale. Aucun pays africain n’est actuellement en conformité complète avec le RGPD. Pourquoi ? Parce que cela demande des ressources que la plupart n’ont pas : une infrastructure technologique solide, une administration compétente, des tribunaux stables.

Le résultat : une imposition occidentale de normes que les pays africains ne peuvent ni afforder ni implémenter proprement. C’est du colonialisme par régulation, une forme douce mais très réelle de contrôle technologique du Nord vers le Sud.

La data africaine : une ressource extractive comme le coltan ou l’Or

Moins de 2,3% des données utilisées pour entraîner les IA mondiales proviennent d’Afrique. Pourtant, les IA entraînées sur cette infime portion de données montrent une dégradation de performance dramatique lorsqu’on les applique à des contextes africains.

Cela signifie : les IA mondiales ne comprennent pas les accents africains, ne reconnaissent pas les visages sombres, échouent à identifier les contextes locaux. Elles ont été entraînées sur une vision du monde occidentale.

Mais paradoxalement, ce sont les travailleurs africains qui annotent les données pour améliorer ces mêmes IA, sans pour autant bénéficier de systèmes d’IA adaptés à leurs propres besoins.

La dépendance technologique comme stratégie géopolitique

L’Afrique risque d’entrer dans une « nouvelle ère du colonialisme ». où le contrôle des données remplace le contrôle territorial. Les grandes tech contrôlent l’infrastructure cloud, les modèles de langage, les algorithmes. Les pays africains restent dépendants, sans alternatives technologiques viables.

Le Kenya a lancé une Stratégie Nationale d’IA pour 2025-2030, Nigeria aussi. Mais ces stratégies restent largement théoriques sans investissements massifs dans les infrastructures locales d’IA et une protection robuste des données africaines.

Mais le vent tourne : les entrepreneurs africains créent leurs propres solutions

Il existe une autre histoire, celle que les médias occidentaux oublient de raconter : celle des ingénieurs malgaches qui refusent d’être réduits à des annotateurs.

À la périphérie d’Antananarivo, Fitaï et Faasuave Avan ont créé le Laboratoire d’Intelligence Artificielle de Madagascar (LIAM). Ils ont développé une application d’IA destinée à aider les agriculteurs malgaches à diagnostiquer les maladies des plantes, notamment le manioc, une culture vitale en Afrique.

L’application analyse des paramètres : le niveau d’hydratation, la toxicité, la nécrose. Elle aide les paysans à trier les plantes à soigner des celles à abandonner. « C’est un système qui a été inventé par des Malgaches par nous, et c’est un message au monde entier que nous ne sommes pas que des annotateurs de données. Nous créons aussi notre propre intelligence artificielle ».

Ces deux ingénieurs ont utilisé un programme d’IA librement accessible pour entraîner leur propre modèle, prouvant qu’on n’a pas besoin d’être une géante de la tech pour créer de l’IA utile et pertinente.

Parallèlement, Mada All Star, une association fondée par Dimitri, un Malgache qui a travaillé à l’étranger, tente de faire le lien entre les travailleurs de l’IA et les entreprises sérieuses qui respectent une charte éthique.

Ailleurs en Afrique : les fractures du modèle, les espoirs émergents

L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya émergent comme leaders en développement d’IA continentale. Leurs stratégies diffèrent :

  • Afrique du Sud : Focus sur l’infrastructure cloud locale, les copilots d’IA pour la finance et les secteurs critiques.

  • Nigeria : Stratégie Nationale d’IA officielle, écosystème startup robuste (InstaDeep, Awarri).

  • Kenya : Union des modérateurs de contenu, Assossiation des annotateurs de données, mobilisation des droits des travailleurs.

Pays Leadership Stratégie Clé Challenge Principal
Afrique du Sud Établi Infrastructure locale Dépendance du cloud étranger
Nigeria Croissant Écosystème startup IA Régulation fragile
Kenya Mobilisé Droits des travailleurs Combattre l’exploitation
Madagascar Émergent Innovation locale Sortir du rôle de sous-traitant

Les investissements VC et la quête de « Picks and Shovels »

Les investisseurs en capital-risque africains ne financent plus seulement les grands rêves. Ils financent les outils, les infrastructures, les « picks and shovels » : Thunder Code (Tunisie) a levé 9 millions de dollars pour automatiser les tests QA via IA. Salus Cloud (Afrique du Sud) a levé 3,7 millions pour une plateforme DevOps native à l’IA.

Ces startups construisent les fondations sur lesquelles une économie numérique africaine authentique pourrait se bâtir, plutôt que de rester extractive et dépendante.

Kenya : La Data Labelers Association

Au Kenya, les travailleurs d’annotation se sont organisés. L’Association des Annotateurs de Données lutte pour des salaires justes, des conditions de travail sûres, et un soutien en santé mentale.

Parallèlement, l’Union Africaine des Modérateurs de Contenu et l’Alliance Mondiale des Modérateurs de Contenu connectent les travailleurs à travers les frontières, créant une solidarité internationale et une capacité de négociation collective.

Les unions classiques face à l’IA : les leçons du Nord

Dans les pays du Nord, les syndicats d’ouvriers classiques commencent à utiliser le droit à la négociation collective pour imposer que l’IA complète le travail des humains, plutôt que de les remplacer. Certains contrats syndicaux en Occident imposent déjà : « Pas d’IA sans consentement des travailleurs ».​

Afrique doit apprendre ces leçons avant qu’elles ne deviennent obsolètes.

Vers une souveraineté numérique africaine

Régulation régionale, pas impositions occidentales

L’Afrique doit développer sa propre régulation d’IA, pas copier le RGPD européen. Une régulation africaine doit :

  1. Protéger les travailleurs: salaires minimaux pour l’annotation, contrats formels, protection sociale, syndicat

  2. Affirmer la souveraineté des données : les données africaines restent la propriété des États africains, pas des corporations étrangères

  3. Encourager l’innovation locale : taxation avantageuse des startups d’IA africaines, investissements publics en R&D

Couverture sociale et dignité

Les gouvernements africains doivent obliger les entreprises BPO à offrir :

  • Salaires minimums indexés : au moins 2x le salaire minimum national légal

  • Contrats formels pour tous

  • Assurance santé comprenant la santé mentale

  • Syndicats et droit de négociation collective

Souveraineté technologique : « African AI for Africans »

Madagascar et autres pays africains doivent investir massivement dans :

  • Centres de recherche en IA (comme le LIAM)

  • Écoles de formation IA accessibles et gratuites

  • Infrastructure cloud africaine pour éviter la dépendance aux géants occidentaux

  • Données africaines utilisées d’abord pour créer des solutions africaines

L’IA n’est pas magique. Elle n’est pas autonome. Elle est construction humaine, bâtie sur l’exploitation de centaines de milliers de mains invisibles, majoritairement africaines.

Mais cette invisibilité se fissure. Les syndicats se forment. Les entrepreneurs africains créent leurs solutions. Les gouvernements commencent à se questionner sur la souveraineté numérique. La Malabo Convention a été ratifiée. Kenya a sa stratégie d’IA.

Le défi désormais : convertir cette prise de conscience en action politique et économique concrète.

Madagascar, l’Afrique, ne doit pas rester le réservoir de main-d’œuvre bon marché de la révolution numérique. Elle doit en être l’architecte, le propriétaire, le bénéficiaire. Cela demande de la régulation, de l’investissement, de l’organisation collective, et surtout, une conscience collective que les données africaines, comme le coltan ou l’or, sont une ressource souveraine qu’on ne peut pas donner à prix de rien.

Les mains invisibles doivent devenir visibles. Et elles doivent devenir menaçantes pour ceux qui les exploitent.

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