Tandis que plus de 150000 Soudanais périssent dans l’indifférence, que l’est de la RDC brûle depuis trois décennies, et que les coups d’État se multiplient sur le continent, une question lancinante s’impose : à quoi sert réellement l’Union africaine ? Créée en 2002 pour succéder à l’Organisation de l’unité africaine avec la promesse d’une Afrique unie, prospère et en paix, l’UA accumule les échecs retentissants. Entre paralysie décisionnelle, dépendance financière chronique et incapacité à faire respecter ses propres règles, cette institution continentale semble condamnée à n’être qu’une tribune de discours creux pendant que les populations africaines paient le prix de son inefficacité. Autopsie d’un géant aux pieds d’argile dont la réforme urgente pourrait être la dernière chance de légitimité.
- Les échecs patents de l’Union africaine
- L’impuissance face aux crises humanitaires majeures
- L’incapacité à faire respecter ses propres règles
- Le cas emblématique du Burundi : quand l’inaction tue
- Les racines structurelles de l’inefficacité
- Un héritage colonial de centralisation autoritaire
- Une architecture institutionnelle paralysante
- Des problèmes de coordination chroniques
- La dépendance financière : une souveraineté hypothéquée
- L’échec du programme de réforme : beaucoup de bruit pour rien
- Des diagnostics lucides, des résultats décevants
- Des avancées cosmétiques face à des blocages structurels
- Un constat dévastateur
- Les contradictions fondamentales non résolues
- Le dilemme de Casablanca contre Monrovia
- L’exemple révélateur de la ZLECA
- Technocratie ou vision politique ?
- L’invisibilité internationale
- Quand l’OUA réussissait là où l’UA échoue
- Les secrets d’une influence perdue
- L’UA : une voix sans écho
- Des solutions palpables pour une réforme radicale
- 1. Démocratiser l’architecture institutionnelle
- 2. Établir une véritable autonomie financière
- 3. Créer des mécanismes d’intervention rapide crédibles
- 4. Sanctionner effectivement les violations des normes démocratiques
- 5. S’inspirer du modèle de la première Communauté d’Afrique de l’Est
- 6. Recréer une connexion avec les citoyens africains
- 7. Définir des priorités claires et limitées
- L’urgence d’une refondation ou l’acceptation de l’inutilité
L’Union africaine devait incarner l’espoir d’un continent émancipé, capable de résoudre ses propres crises et de peser dans les affaires mondiales. Vingt-trois ans après sa création, le bilan est accablant. Du Soudan à la République démocratique du Congo, du Cameroun au Sahel, l’UA brille par son absence ou son impuissance face aux crises majeures qui déchirent le continent. Cette défaillance n’est pas accidentelle : elle découle de contradictions structurelles héritées de l’Organisation de l’unité africaine, d’une dépendance financière vis-à-vis de bailleurs étrangers, et surtout d’un manque cruel de volonté politique de ses États membres. Alors que 93% de ses décisions ne sont pas mises en œuvre et que sa crédibilité s’effondre, l’UA se trouve à un tournant existentiel : se réformer radicalement ou accepter de n’être qu’une coquille vide, incapable de protéger les 1,5 milliard d’Africains qu’elle est censée représenter.
Les échecs patents de l’Union africaine
L’impuissance face aux crises humanitaires majeures

L’UA est sévèrement critiquée pour son manque de leadership dans des crises majeures qui déchirent le continent depuis des années. Le cas du Soudan illustre tragiquement cette faillite institutionnelle.
Depuis avril 2023, une guerre dévastatrice oppose l’armée régulière soudanaise aux Forces de soutien rapide, faisant plus de 150000 morts, 13 millions de déplacés et plongeant près de la moitié de la population dans l’insécurité alimentaire aiguë. Face à cette catastrophe humanitaire que l’ONU qualifie de « pire crise au monde », l’UA s’est contentée de déclarations d’intention sans jamais déployer de véritable mécanisme de résolution.
La République démocratique du Congo offre un autre exemple navrant. Depuis trois décennies, l’est du pays est le théâtre de violences incessantes impliquant des dizaines de groupes armés. Des millions de personnes ont été tuées, violées, déplacées, tandis que l’UA reste largement spectatrice, incapable de coordonner une réponse régionale efficace face à un conflit qui déstabilise toute la région des Grands Lacs.
Au Cameroun, la crise anglophone qui a fait des milliers de morts depuis 2016 n’a suscité qu’un silence assourdissant de l’UA, préférant ne pas « s’ingérer » dans les affaires internes d’un État membre, même lorsque des crimes contre l’humanité sont documentés.
L’incapacité à faire respecter ses propres règles
L’UA a établi des normes claires concernant les changements anticonstitutionnels de gouvernement, inscrites dans sa Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Ces règles prévoient la suspension automatique de tout État membre ayant connu un coup d’État militaire.
Pourtant, les réponses de l’UA aux vagues de coups d’État sur le continent ont été incohérentes et inefficaces. Au Gabon, au Burkina Faso, en Guinée, au Mali, au Niger et au Soudan, l’organisation a oscillé entre suspensions symboliques, négociations sans résultats et acceptation de facto des nouvelles juntes militaires.
Cette incohérence a envoyé un signal désastreux : les putschistes peuvent renverser des gouvernements démocratiquement élus sans craindre de véritables conséquences. Le cas du Burundi en 2015 illustre parfaitement cette paralysie décisionnelle aux conséquences tragiques.
Le cas emblématique du Burundi : quand l’inaction tue
En décembre 2015, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a pris une décision courageuse et opportune : déployer la Mission africaine de prévention et de protection au Burundi (MAPROBU) pour réduire l’escalade de la violence déclenchée par la tentative du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat interdit par la Constitution.
Cette décision a été purement et simplement annulée par l’Assemblée de l’UA lors de son sommet de janvier 2016, sous la pression de plusieurs chefs d’État craignant un précédent qui pourrait un jour se retourner contre eux. Le gouvernement burundais a ensuite entrepris de démanteler les accords d’Arusha qui avaient guidé le pays dans son redressement après la guerre civile de 1993-2005.
Le Burundi a connu une instabilité persistante depuis lors, avec des exactions massives contre les opposants, des disparitions forcées et une répression systématique. Le contournement de la limitation des mandats au Burundi a ouvert la porte à d’autres dirigeants africains, contribuant ainsi à mettre davantage à mal la paix et la sécurité sur le continent.
Cet épisode révèle une vérité dérangeante : lorsque les intérêts des dirigeants en place entrent en conflit avec les principes démocratiques, ce sont invariablement les principes qui sont sacrifiés.
Les racines structurelles de l’inefficacité
Un héritage colonial de centralisation autoritaire

Le rôle excessivement dominant de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement dans les fonctions quotidiennes de l’UA est à l’origine d’une partie des dysfonctionnements institutionnels de cette organisation supranationale. Il s’agit d’un héritage direct de l’OUA.
L’Organisation de l’unité africaine a été créée en 1963, au cœur d’âpres guerres anticoloniales, alors que seulement 34 pays africains étaient indépendants. Elle avait deux missions principales : défendre l’indépendance des nouveaux États et coordonner la décolonisation totale de l’Afrique en fournissant un soutien militaire à plus de deux douzaines de mouvements armés.
Ces tâches nécessitaient une structure centralisée, largement secrète et au sommet de la hiérarchie, confiée à la Conférence des chefs d’État. Cette culture de prise de décision par le haut a persisté bien après la fin de la décolonisation.
La transition vers l’UA a commencé en 1994, après la chute de l’apartheid, avec le choix théorique d’une structure plus ouverte, transparente et décentralisée reflétant les changements fondamentaux en Afrique. Mais les habitudes héritées de l’OUA sont restées profondément ancrées.
Une architecture institutionnelle paralysante
Les décisions sont encore largement confiées à l’Assemblée des chefs d’État, même si elle ne se réunit généralement qu’une fois par an. Cette concentration du pouvoir crée des goulots d’étranglement décisionnels catastrophiques lorsque des crises urgentes nécessitent des réponses rapides.
La Commission de l’Union africaine (CUA), le secrétariat responsable de la mise en œuvre quotidienne du programme de l’UA, n’a pas les pleins pouvoirs pour agir de manière autonome et efficace. Elle doit constamment référer aux États membres pour des décisions qui devraient relever de sa compétence technique.
Le Parlement panafricain, qui devrait être élu au suffrage universel et disposer de pleins pouvoirs législatifs, reste purement consultatif et n’a aucun pouvoir réel. Cette instance, qui pourrait donner une voix directe aux citoyens africains, demeure une coquille vide sans autorité effective.
Le Conseil économique, social et culturel (ECOSOCC), censé donner la parole aux organisations de la société civile dans les décisions de l’UA, est également consultatif, privant l’organisation d’une connexion vitale avec les populations qu’elle prétend servir.
La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, chargée de protéger les droits humains et de réduire l’impunité, est également paralysée, avec une capacité d’exécution limitée. De nombreux États membres refusent de reconnaître sa juridiction ou d’appliquer ses décisions.
Des problèmes de coordination chroniques
La tension entre l’Assemblée et les organes techniques de l’UA entrave considérablement la capacité de l’organisation à répondre aux crises graves. Les organes de l’UA tels que le Conseil de paix et de sécurité, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs et l’ECOSOCC ne parviennent souvent pas à coordonner leurs activités.
Il existe un décalage permanent entre l’Assemblée et le Comité des représentants permanents (COREP), composé de tous les États membres et chargé d’aligner les priorités de l’Assemblée sur le travail de la CUA. Il y a également une déconnexion entre le COREP et d’autres organes de l’UA, due en grande partie au chevauchement des autorités entre le COREP et la CUA.
Cette désorganisation a sapé la capacité de l’UA à s’exprimer d’une seule voix cohérente sur des questions cruciales, réduisant son influence sur la scène internationale.
La dépendance financière : une souveraineté hypothéquée
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

L’UA n’est ni financièrement indépendante ni autonome, et dépend largement du financement de ses partenaires extérieurs. Cette dépendance constitue l’une des faiblesses les plus graves de l’organisation.
Dans le budget 2025, les États membres ont certes couvert 98% du budget opérationnel de l’UA (une amélioration significative), mais les donateurs (principalement les pays européens) ont financé 78% du budget des programmes. Autrement dit, les activités concrètes de l’UA dépendent massivement de bailleurs étrangers qui ont leurs propres agendas.
Cette situation continue de nuire à la capacité de l’UA à agir de manière indépendante et à s’approprier pleinement ses programmes. Comment une organisation peut-elle défendre les intérêts africains sur la scène internationale quand elle dépend financièrement de puissances extérieures pour fonctionner ?
Certains États membres ne paient pas leurs cotisations à temps, voire ne les paient pas du tout, minant davantage la crédibilité et la viabilité financière de l’institution. Cette irresponsabilité révèle le manque d’engagement réel de nombreux gouvernements envers l’organisation qu’ils ont créée.
Le Fonds pour la paix
La structure de gouvernance du Fonds pour la paix de l’UA, créé pour aider l’Union à atteindre l’autosuffisance en matière de financement des opérations de paix et de sécurité, est pleinement opérationnelle. En 2024, il avait recueilli 96% de l’objectif initial de 400 millions de dollars, entièrement grâce aux contributions des membres.
Cette réalisation est louable et démontre qu’une plus grande autonomie financière est possible. Cependant, 400 millions de dollars restent dérisoires face aux besoins réels du continent. À titre de comparaison, le budget annuel des opérations de maintien de la paix de l’ONU dépasse 6 milliards de dollars.
Pour financer adéquatement des interventions de paix au Soudan, en RDC et dans d’autres zones de conflit, l’UA aurait besoin de ressources décuplées. Sans mécanisme de financement automatique et substantiel, l’organisation restera dépendante de la bonne volonté de bailleurs extérieurs.
L’échec du programme de réforme : beaucoup de bruit pour rien
Des diagnostics lucides, des résultats décevants

Le dernier volet majeur de la réforme de l’UA a été lancé en 2016. L’organisation a réuni d’éminents Africains issus du gouvernement, du secteur privé, de la société civile, du monde universitaire et des agences internationales pour mener de vastes consultations et préparer des recommandations en vue d’une refonte institutionnelle « urgente et nécessaire ».
Le président rwandais Paul Kagame a été désigné pour coordonner les efforts et présenter un rapport final à l’Assemblée. Les principales conclusions et propositions ont été présentées lors d’un sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement de l’UA en novembre 2018.
Les problèmes identifiés étaient lucides et pertinents :
- Dépendance financière excessive
- Fragmentation avec trop de domaines d’intervention
- Structure complexe et capacité de gestion limitée
- Coordination insuffisante avec les communautés économiques régionales
- Prise de décision médiocre et manque de responsabilité
Une proposition de réforme globale ambitieuse a été présentée pour réduire les priorités, élargir la participation citoyenne, améliorer l’efficacité opérationnelle et renforcer l’indépendance financière.
Des avancées cosmétiques face à des blocages structurels
Depuis 2016, quelques étapes ont été franchies : nomination d’une nouvelle équipe de direction, réduction du nombre de commissions et départements, introduction du recrutement fondé sur le mérite, et adoption de nouvelles politiques en matière de représentation régionale. Toutefois, des obstacles majeurs persistent et compromettent l’ensemble du processus réformateur.
Des décisions clés de l’Assemblée ne sont toujours pas mises en œuvre en raison d’un décalage entre l’Assemblée et le COREP. L’audit des compétences prévu par le mandat n’a pas été entièrement réalisé, en partie en raison d’un gel des recrutements et de luttes intestines entre pays membres et la Commission. Certains États membres se plaignent que le processus a été manipulé pour écarter leurs ressortissants, tandis que les audits révèlent des constats accablants de népotisme, de corruption et de fausses qualifications.
La réduction de la CUA de huit à six départements a créé des tensions organisationnelles. La fusion du département de la paix et de la sécurité avec le département des affaires politiques a été particulièrement critiquée, notamment par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, qui a rappelé que ces départements avaient des fonctions distinctes. Les regrouper au sein d’une même unité diluerait les réponses de l’UA aux crises sécuritaires.
Un constat dévastateur
Dans un rapport de suivi adressé à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement en février 2024, le président Kagame a évoqué le manque de volonté politique et les engagements divers des États membres en faveur de la réforme, les exhortant à ne pas « faire comme si ces différences n’existaient pas ».
Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’UA, a déploré dans une déclaration cinglante que « la tendance frénétique à prendre des décisions sans réelle volonté politique de les mettre en œuvre a pris une telle ampleur qu’elle est devenue dévastatrice pour notre crédibilité individuelle et collective ».
Le chiffre qui tue : entre 2021 et 2023, 93% des décisions de l’Assemblée n’ont pas été mises en œuvre. Ce taux d’échec catastrophique révèle une vérité brutale : l’UA est devenue une machine à produire des déclarations sans suite, une tribune de discours creux sans impact réel sur les vies des Africains.
Les contradictions fondamentales non résolues
Le dilemme de Casablanca contre Monrovia

Toute discussion sur les réformes de l’UA doit prendre la mesure de contradictions héritées de la création de l’OUA en 1963. Le « groupe de Casablanca » souhaitait une union politique immédiate des pays africains, avec une autorité unique, des gouvernements régionaux subsidiaires, une politique étrangère et de défense commune et des institutions communes.
Le « groupe de Monrovia » appelait pour sa part à une alliance plus souple, fondée sur une coopération économique régionale progressive et sur la souveraineté nationale inviolable.
Ces différences fondamentales subsistent au sein de l’UA, affectant sa capacité à dégager un consensus sur des questions essentielles comme la paix et la sécurité. Pour les États membres, une grande partie des tensions porte sur le degré de souveraineté nationale à céder à une Union plus puissante, certains États étant beaucoup plus enclins que d’autres à le faire.
L’exemple révélateur de la ZLECA
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), créée en 2018, illustre ces tensions. Elle fait passer l’Afrique d’une coopération économique régionale à une intégration économique profonde, comme l’envisageait la doctrine du groupe de Casablanca.
Toutefois, la mise en œuvre d’une union douanière et la suppression des barrières non tarifaires ont été extrêmement lentes, témoignant de la primauté accordée par les membres à la souveraineté nationale. Chaque État protège jalousement ses prérogatives fiscales, réglementaires et commerciales, rendant l’intégration économique réelle largement illusoire.
Technocratie ou vision politique ?
Il existe des tensions similaires sur les réformes technocratiques versus politiques. Une école de pensée affirme qu’en se concentrant uniquement sur les améliorations techniques et administratives, l’UA pourrait devenir une « bureaucratie technocratique » à l’instar des Nations Unies : une structure qui fonctionne administrativement mais qui manque de vision politique et d’impact réel.
Selon ce point de vue, l’Afrique a plutôt besoin de réaliser les objectifs panafricains définis par les pères fondateurs : une organisation qui mobilise l’action coordonnée des membres, place les citoyens au premier plan et affirme et défend les intérêts de l’Afrique au niveau mondial.
La position opposée est que si l’UA a cruellement besoin d’une voix collective, elle doit d’abord remédier à son malaise institutionnel et à sa paralysie afin de mieux fonctionner et de mieux servir l’Afrique.
Ces deux écoles de pensée ne s’excluent pas nécessairement l’une l’autre, mais elles façonnent les pressions concurrentes en faveur de la réforme et expliquent en partie pourquoi les tentatives de réforme restent bloquées dans des débats idéologiques stériles.
L’invisibilité internationale
Quand l’OUA réussissait là où l’UA échoue
Le contraste avec l’efficacité passée de l’OUA est particulièrement révélateur. L’OUA a coordonné un boycott africain réussi de l’Afrique du Sud de l’apartheid, amenant la plupart des membres à rompre leurs relations et même à délivrer des passeports interdisant les voyages en Afrique du Sud. Ceux qui n’ont pas appliqué l’ensemble des sanctions se sont attirés les foudres de l’opinion publique africaine et internationale.
L’OUA a joué un rôle décisif dans la résolution des conflits en Afrique du Sud et dans d’autres pays sortant du colonialisme et de l’apartheid, comme l’Angola, le Cap-Vert, le Mozambique, la Namibie et le Zimbabwe. Les acteurs internationaux, tels que les Nations Unies, le Commonwealth et les grandes puissances, ont non seulement pris exemple sur l’OUA, mais ont également veillé à ne pas être perçus comme travaillant à contre-courant.
Les secrets d’une influence perdue
Comment l’OUA parvenait-elle à cette influence que l’UA a perdue ? Plusieurs facteurs expliquent cette efficacité passée :
Une vision claire et partagée : La décolonisation et la lutte contre l’apartheid constituaient des objectifs unificateurs puissants, transcendant les divergences nationales.
L’engagement du public : L’OUA tenait le public informé et engagé par le biais de son agence de presse panafricaine (PANAPRESS) et de l’Union des radios et télévisions nationales d’Afrique (URTNA).
La collaboration avec la recherche : Elle s’engageait résolument avec des établissements de recherche tels que le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), créant une base intellectuelle solide pour ses positions.
L’exploitation stratégique des forums internationaux : Elle utilisait la force de représentation de l’Afrique aux Nations Unies pour créer des initiatives telles que le Comité spécial sur la décolonisation et le Conseil pour la Namibie.
La mobilisation de l’opinion internationale : L’OUA savait travailler avec les publics, les gouvernements et les assemblées législatives du monde entier pour maintenir la pression sur les régimes coloniaux et racistes.
L’UA : une voix sans écho
Moussa Faki Mahamat, alors président de la Commission de l’UA, avait noté en 2018 que la capacité limitée de l’UA à faire entendre la voix collective de l’Afrique et à défendre les intérêts africains à l’échelle mondiale continuait de poser un problème majeur.
Faisant référence aux cas où l’UA n’a pas réussi à mettre en place une réponse efficace et coordonnée de nature à être prise au sérieux au niveau international, il a déclaré : « Le temps presse. Nous nous rendons compte que le monde change et qu’individuellement, nous ne signifions plus rien… Le rythme auquel nous agissons n’est pas suffisant. »
Cette impuissance se manifeste concrètement : l’UA n’a aucun poids réel dans les négociations sur le changement climatique, malgré le fait que l’Afrique en soit la première victime. Elle est largement absente des discussions sur la réforme du système financier international, alors que les pays africains sont étranglés par la dette. Elle n’a pas réussi à obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU pour représenter le continent de 1,5 milliard d’habitants.
Des solutions palpables pour une réforme radicale

1. Démocratiser l’architecture institutionnelle
Élire le Parlement panafricain au suffrage universel direct : Plutôt que des parlements nationaux qui nomment des représentants, les citoyens africains devraient élire directement leurs députés panafricains. Ce Parlement devrait disposer de véritables pouvoirs législatifs et budgétaires, créant une accountability directe envers les populations.
Donner les pleins pouvoirs à la Commission de l’UA : La CUA doit pouvoir agir de manière autonome sur les questions techniques et opérationnelles, sans avoir à référer constamment à l’Assemblée des chefs d’État pour des décisions de gestion courante.
Rendre la Cour africaine des droits de l’homme obligatoire : Tous les États membres devraient être automatiquement soumis à sa juridiction, sans possibilité d’opt-out. Ses décisions devraient être contraignantes et exécutoires, avec des mécanismes de sanction pour les États récalcitrants.
Réduire le rôle de l’Assemblée aux grandes orientations stratégiques : Les chefs d’État devraient se concentrer sur la définition de la vision politique, laissant la mise en œuvre aux organes techniques compétents.
2. Établir une véritable autonomie financière
Créer une taxe panafricaine automatique : Un prélèvement de 0,2% sur toutes les importations en provenance de pays non africains pourrait générer des dizaines de milliards de dollars annuellement, rendant l’UA financièrement indépendante.
Sanctionner les États membres mauvais payeurs : Suspension du droit de vote à l’Assemblée et exclusion des marchés publics de l’UA pour tout État ayant plus d’un an d’arriérés de cotisation.
Établir un fonds continental pour les opérations de paix : Doté de 10 milliards de dollars minimum, alimenté par les contributions des membres et les revenus des ressources naturelles continentales.
Mettre fin à la dépendance vis-à-vis des bailleurs extérieurs : Fixer un objectif de financement à 100% par les ressources africaines d’ici 2030, avec une réduction progressive de la part des bailleurs.
3. Créer des mécanismes d’intervention rapide crédibles
Établir une Force africaine permanente : Contrairement aux promesses non tenues de la Force africaine en attente, créer une véritable armée continentale de 50000 soldats professionnels, financée par le budget de l’UA, capable d’intervenir rapidement dans les crises.
Définir des critères d’intervention automatique : Génocides, crimes contre l’humanité, coups d’État, et guerres civiles dépassant un certain seuil de victimes devraient déclencher automatiquement une intervention de l’UA, sans nécessiter l’accord préalable de l’État concerné.
Établir un commandement militaire intégré : Avec une chaîne de commandement claire, indépendante des armées nationales, et dirigée par des officiers nommés pour leur compétence plutôt que par quotas nationaux.
4. Sanctionner effectivement les violations des normes démocratiques
Appliquer automatiquement la suspension : Tout coup d’État, manipulation constitutionnelle pour prolonger un mandat, ou fraude électorale massive doit entraîner la suspension immédiate et automatique de l’État membre, sans possibilité pour l’Assemblée de bloquer cette décision.
Imposer des sanctions économiques ciblées : Gel des avoirs des putschistes et de leurs familles, interdictions de voyager, exclusion des marchés régionaux et suspension de l’aide au développement.
Soutenir les transitions démocratiques : Déploiement automatique de missions d’observation électorale renforcées, accompagnement technique des processus de transition, et protection des acteurs de la société civile.
5. S’inspirer du modèle de la première Communauté d’Afrique de l’Est
L’expérience de la première CAE (avant son effondrement en 1977) offre des leçons précieuses. Cette version de la Communauté était en passe de devenir une véritable autorité supranationale.
Le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie partageaient une compagnie aérienne, une autorité portuaire, un chemin de fer, un service postal, une banque de développement, une université (avec trois établissements constitutifs) et une stratégie industrielle intégrée basée sur les avantages comparatifs de chaque membre.
Une autorité de services communs gérait les institutions communes de manière professionnelle et indépendante, apportant des avantages concrets aux citoyens. Par exemple, un ressortissant d’un État membre pouvait déposer de l’argent dans une banque postale et le faire livrer en moins de 10 minutes à un destinataire situé dans un autre État membre.
Le secret du succès : La Communauté avait développé la capacité technocratique de gérer ses affaires sans perdre la vision politique de l’unité africaine. Cette vision reposait sur l’idée que les Africains de l’Est étaient mieux lotis en tant qu’unité qu’en tant qu’États individuels.
L’UA devrait créer des services communs concrets qui améliorent visiblement la vie quotidienne des Africains : passeport continental unique, reconnaissance mutuelle des diplômes, système de paiement intégré, réseau ferroviaire continental, compagnie aérienne panafricaine, université continentale d’excellence.
6. Recréer une connexion avec les citoyens africains
Relancer une agence de presse panafricaine : Sur le modèle de l’ancienne PANAPRESS, pour contrer les narratifs occidentaux sur l’Afrique et donner une voix authentique aux réalités africaines.
Créer une plateforme de participation citoyenne : Permettant aux Africains ordinaires de soumettre des pétitions, de voter sur des résolutions proposées, et d’interpeller directement les dirigeants de l’UA.
Établir un réseau d’universités partenaires : Collaboration systématique avec les institutions de recherche africaines pour fonder les politiques de l’UA sur des analyses rigoureuses de la réalité africaine.
Organiser des forums citoyens annuels : Où les organisations de la société civile, les mouvements sociaux et les citoyens ordinaires peuvent directement questionner et évaluer les dirigeants de l’UA.
7. Définir des priorités claires et limitées
L’UA est actuellement fragmentée avec trop de domaines d’intervention, diluant son impact. Elle devrait se concentrer sur cinq missions essentielles :
- Paix et sécurité : Prévention et résolution des conflits, avec capacité d’intervention rapide
- Intégration économique : Mise en œuvre effective de la ZLECA et création d’infrastructures continentales
- Gouvernance démocratique : Protection des normes démocratiques et des droits humains
- Représentation internationale : Défense unifiée des intérêts africains dans les forums mondiaux
- Changement climatique : Coordination de l’adaptation et revendication de justice climatique
Tout le reste devrait être délégué aux Communautés économiques régionales ou aux États membres.
L’urgence d’une refondation ou l’acceptation de l’inutilité

L’Union africaine se trouve à un carrefour existentiel. Vingt-trois ans après sa création avec la promesse d’incarner l’espoir d’une Afrique unie, prospère et en paix, le bilan est sans appel : l’organisation accumule les échecs retentissants pendant que des centaines de milliers d’Africains périssent dans des conflits qu’elle est censée prévenir ou résoudre.
Le chiffre de 93% de décisions non mises en œuvre entre 2021 et 2023 n’est pas simplement une statistique bureaucratique embarrassante. Il représente des vies qui auraient pu être sauvées au Soudan, en RDC, au Sahel. Il symbolise des démocraties qui auraient pu être protégées sur le continent. Il incarne des millions de réfugiés et déplacés qui auraient pu rester chez eux si l’UA avait été capable d’agir avec détermination et efficacité.
Les racines profondes d’une paralysie systémique
Cette défaillance n’est pas accidentelle. Elle découle de contradictions structurelles héritées de l’OUA : une organisation créée dans un contexte de décolonisation qui n’existe plus. La culture décisionnelle centralisée et secrète, appropriée pour coordonner des mouvements de libération armés dans les années 1960, est totalement inadaptée aux défis contemporains d’un continent de 1,5 milliard d’habitants aspirant à la démocratie, au développement et à la dignité.
La dépendance financière vis-à-vis de bailleurs extérieurs, qui financent 78% du budget des programmes, hypothèque toute prétention à l’indépendance et à la défense des intérêts africains. Comment une organisation peut-elle négocier fermement avec l’Europe sur les questions migratoires quand elle dépend de l’Union européenne pour financer ses opérations ? Comment peut-elle critiquer les politiques commerciales occidentales quand elle attend des financements de ces mêmes puissances ?
L’architecture institutionnelle paralysante où un Parlement sans pouvoirs côtoie une Assemblée de chefs d’État omnipotente mais se réunissant une fois par an, où une Cour des droits de l’homme peut émettre des jugements que les États ignorent impunément, où une Commission exécutive n’a pas les moyens d’exécuter, condamne l’UA à l’impuissance structurelle.
La fenêtre de refondation se referme
Les solutions existent et ont été clairement identifiées par le processus de réforme Kagame et par de nombreux analystes. Démocratisation de l’architecture institutionnelle, autonomie financière, mécanismes d’intervention crédibles, sanctions effectives des violations démocratiques, priorités claires et limitées, reconnexion avec les citoyens : la feuille de route est tracée.
Le problème n’est pas technique mais politique : il manque cruellement la volonté des États membres de céder une parcelle de leur souveraineté nationale au profit d’une union plus forte et plus efficace. Les dirigeants africains préfèrent préserver leur autonomie absolue – même si cette autonomie condamne le continent à la faiblesse collective plutôt que d’accepter des contraintes supranationales qui limiteraient leur pouvoir discrétionnaire.
Cette réticence révèle une vision à court terme tragique. Dans un monde de plus en plus dominé par des blocs continentaux intégrés, Union européenne, États-Unis, Chine, Inde, l’Afrique fragmentée en 54 micro-États jaloux de leur souveraineté est condamnée à l’insignifiance géopolitique. Individuellement, les États africains ne pèsent rien dans les négociations commerciales, climatiques ou sécuritaires mondiales. Collectivement, à travers une UA forte, ils pourraient peser.
Trois scénarios pour l’avenir
Le scénario de la réforme radicale : Les États membres prennent conscience de l’urgence existentielle et acceptent une refondation profonde de l’UA. Le Parlement panafricain est élu au suffrage universel et doté de pouvoirs législatifs. La Commission obtient l’autonomie opérationnelle. Des mécanismes de financement automatique éliminent la dépendance extérieure. Une Force africaine permanente est créée. Les sanctions contre les violations démocratiques deviennent automatiques et effectives. Dans ce scénario, l’UA devient enfin l’instrument dont l’Afrique a besoin.
Le scénario de la fragmentation progressive : Face à l’impuissance de l’UA, les Communautés économiques régionales (CEDEAO, AES, CAE, SADC) prennent progressivement le relais, créant des zones d’intégration sous-continentales plus efficaces. L’UA devient une coquille vide se contentant de coordonner mollement ces blocs régionaux. L’Afrique avance vers l’intégration, mais de manière fragmentée et inégale.
Le scénario de l’effondrement symbolique : L’UA continue sa dérive bureaucratique, devenant de plus en plus irrelevante. Les États membres cessent progressivement de la financer ou d’y prêter attention. Elle rejoint le cimetière des organisations internationales moribondes, maintenue artificiellement en vie par les salaires de ses fonctionnaires et quelques sommets protocolaires sans substance. L’Afrique retourne à un système d’États souverains non coordonnés, comme avant 1963.
Un choix de civilisation
Au-delà des questions techniques de gouvernance institutionnelle, l’avenir de l’UA pose une question civilisationnelle fondamentale : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de son propre destin au XXIe siècle ?
Dans un monde où les grandes décisions sur le commerce, le climat, la technologie, la sécurité se prennent dans des forums où seuls les acteurs puissants ont voix au chapitre, l’Afrique fragmentée est condamnée à subir les choix des autres. Seule une Afrique unie, parlant d’une voix forte à travers une institution crédible et efficace, peut espérer influencer ces décisions qui façonnent l’avenir du continent.
L’enjeu n’est donc pas simplement de réformer une organisation dysfonctionnelle. L’enjeu est de décider si l’Afrique accepte de demeurer éternellement périphérique dans l’ordre mondial, ou si elle choisit de construire les instruments politiques de sa puissance collective.
Dernière chance ou derniers jours ?
L’histoire ne laisse pas une infinité d’opportunités. L’élan panafricaniste qui a porté la décolonisation et la création de l’OUA s’est largement épuisé. Les générations qui ont connu la lutte anticoloniale disparaissent. Les nouvelles générations africaines, urbaines, connectées, mondialisées, sont moins sensibles aux appels à l’unité continentale fondés sur la mémoire historique.
Si l’UA ne parvient pas rapidement à démontrer son utilité concrète dans la vie quotidienne des Africains en contribuant effectivement à la paix, à la prospérité et à la dignité, elle perdra définitivement toute légitimité. Une institution qui ne sert à rien est condamnée à disparaître, quelles que soient les nobles intentions qui ont présidé à sa création.
Le moment est donc venu pour les gouvernements et les citoyens africains de décider du type d’union dont l’Afrique a réellement besoin. Une union qui ne soit pas un club de chefs d’État se protégeant mutuellement de la colère de leurs peuples, mais une véritable organisation supranationale capable de faire progresser la paix et la prospérité et de représenter efficacement les intérêts africains dans les forums internationaux.
L’alternative finale
Si cette refondation s’avère impossible en raison de l’opposition des États membres jaloux de leur souveraineté, alors il faudrait avoir le courage de tirer les conclusions logiques : dissoudre l’UA dans sa forme actuelle et la remplacer par une structure plus modeste mais potentiellement plus efficace. Mieux vaut une petite organisation qui fonctionne qu’un géant aux pieds d’argile qui accumule les échecs retentissants.
Ou, alternative plus audacieuse, créer une « Union des États africains volontaires » rassemblant les pays réellement prêts à céder des parcelles de souveraineté pour construire une union politique fédérale forte, laissant les autres dans une zone de libre-échange commerciale. Cette approche à deux vitesses permettrait aux pionniers d’avancer sans être constamment freinés par les réticents.
Quelle que soit la voie choisie, maintenir le statu quo n’est plus une option acceptable. Chaque jour de paralysie institutionnelle coûte des vies africaines. Chaque sommet sans résultats concrets érode davantage la crédibilité de l’institution. Chaque décision non mise en œuvre renforce le cynisme des populations envers le projet panafricain.
L’Union africaine a été créée avec l’ambition magnifique de réaliser le rêve d’une Afrique unie, digne et prospère. Vingt-trois ans plus tard, elle est devenue le symbole même de l’impuissance et de l’inefficacité. Cette déchéance n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix politiques qui peuvent être inversés.
Mais le temps presse. Comme le disait avec lucidité Moussa Faki Mahamat : « Le monde change et qu’individuellement, nous ne signifions plus rien. » La question n’est plus de savoir si l’Afrique a besoin d’une union forte : la réponse est évidemment oui. La question est de savoir si les dirigeants africains auront le courage de construire cette union, même si cela limite leur pouvoir personnel. Et si les citoyens africains auront la détermination d’exiger cette transformation, même contre la résistance de leurs élites.
L’histoire jugera sévèrement cette génération de dirigeants si elle laisse mourir le rêve panafricain par petitesse d’esprit et égoïsme national. Mais l’histoire offre encore une chance de rédemption à condition d’agir maintenant, radicalement, courageusement. L’alternative est simple : refondation ou insignifiance. Il n’y a plus de troisième voie.
Steven Edoé WILSON

