Au Rwanda, depuis longtemps, la pénurie de professionnels de santé fragilise l’accès aux soins, surtout en zones rurales. Avec un médecin pour 1 000 patients, contre un ratio recommandé quatre fois supérieur par l’Organisation mondiale de la santé, le pays fait face à un défi structurel. Former davantage de médecins prend du temps, construire des infrastructures coûte cher, et la pression démographique ne faiblit pas. Dans ce contexte, Kigali explore une piste audacieuse. Celle de mobiliser l’intelligence artificielle comme levier de renforcement du système de santé.
C’est dans cet esprit qu’est lancé Horizon 1000, un projet expérimental développé par la Fondation Gates et la société américaine OpenAI, en partenariat avec les autorités rwandaises. Doté d’un investissement de 50 millions de dollars, le programme repose sur une application basée sur l’IA, actuellement testée pendant deux ans dans une cinquantaine de dispensaires. L’objectif affiché est d’aider les soignants à mieux décider, plus vite, et avec plus de fiabilité. Mais derrière cette promesse technologique se cachent des enjeux humains, culturels et politiques bien plus larges.
L’IA comme béquille d’un système de santé à bout de souffle
Horizon 1000 n’a pas vocation à remplacer les médecins ou les infirmiers, insistent ses promoteurs. L’application se veut un outil d’aide à la décision clinique, capable de proposer des diagnostics probables, des protocoles de prise en charge ou des alertes sur des situations à risque. Dans un pays où de nombreux dispensaires sont tenus par des agents de santé communautaires peu spécialisés, ce soutien numérique pourrait faire la différence entre une prise en charge rapide et un retard aux conséquences graves.
Le Rwanda n’en est pas à son coup d’essai en matière de technologies appliquées à la santé. Drones pour livrer des poches de sang, dossiers médicaux numérisés, télémédecine. Le pays cultive depuis plusieurs années une image de laboratoire africain de l’innovation publique. Horizon 1000 s’inscrit dans cette continuité, avec une ambition claire : gagner du temps médical, réduire les erreurs et améliorer la qualité des soins, sans attendre une hypothétique explosion du nombre de médecins formés localement.
Jusqu’où peut-on déléguer l’acte médical à une machine ? Pour Andrew Muhire, haut responsable du ministère rwandais de la Santé, la ligne rouge est claire : l’IA doit « renforcer et non remplacer le jugement clinique ». Reste à vérifier si, sur le terrain, cette frontière est aussi nette qu’elle le paraît sur le papier.
Les angles morts de l’innovation

Le principal défi du projet Horizon 1000 n’est peut-être pas technologique, mais culturel et linguistique. L’application a été conçue en anglais, alors que 75 % de la population rwandaise s’exprime principalement en kinyarwanda. Pour des agents de santé déjà débordés, l’utilisation d’un outil dans une langue peu maîtrisée pourrait freiner l’adoption, voire introduire de nouvelles sources d’erreurs.
Au-delà de la langue, se pose aussi la question des données de santé. Qui les collecte ? Où sont-elles stockées ? Comment sont-elles utilisées pour entraîner les modèles d’IA ? Dans un continent longtemps habitué à voir ses ressources exploitées sans réel contrôle, la crainte d’une nouvelle forme d’extraction cette fois numérique n’est pas anodine. La participation d’acteurs privés américains renforce ces interrogations sur la souveraineté sanitaire et technologique.
Enfin, l’éventualité d’un déploiement du projet dans 1 000 centres de santé à travers l’Afrique ouvre un autre débat : celui de l’exportabilité des solutions. Un outil pensé pour le Rwanda peut-il réellement s’adapter aux réalités sanitaires, linguistiques et culturelles du Sahel, de l’Afrique centrale ou de l’Afrique australe ? Le risque serait de plaquer une solution unique sur des systèmes de santé profondément hétérogènes.
Avec Horizon 1000, le Rwanda teste bien plus qu’une application médicale. Il expérimente une vision de l’avenir où l’intelligence artificielle devient un acteur à part entière des politiques publiques de santé. Si le pari est réussi, il pourrait inspirer tout un continent en quête de solutions rapides face à des urgences structurelles.

