Le 6 novembre 2025, une déclaration en provenance de Mar-a-Lago fait le tour des réseaux mondiaux. Le président américain Donald Trump annonce, via sa plateforme Truth Social, que si le Nigeria ne cesse pas les « atrocités contre les chrétiens », Washington cessera tout soutien et « agira pour éliminer les terroristes islamiques ». Quelques jours plus tard, le 21 novembre, une école catholique dans l’État du Niger est attaquée. Trois cent trois étudiants, dont nombreux sont adolescents, sont kidnappés.
La tragédie survient dans un contexte où les enlèvements scolaires sont devenus monnaie courante, mais elle fournit à l’administration Trump la validation parfaite pour une campagne médiatique reliant persécution religieuse et besoin d’intervention militaire. Cependant, loin des discours moralisateurs et des appels aux valeurs chrétiennes partagées, se cache une stratégie géopolitique bien plus calculée, centrée sur le contrôle des ressources énergétiques africaines à l’ère de l’émancipation économique du continent.
« Quand les États-Unis disent sauver, ils imposent leur tutelle. » Cette maxime résonne lourdement alors que Washington, sous l’impulsion de la rhétorique trumpiste, menace le géant africain d’une intervention directe. Derrière le masque de l’humanitaire religieux se cache une partie d’échecs géopolitique où le pétrole, le sécessionnisme et la souveraineté nigériane sont les véritables pièces maîtresses.
La guerre des récits : « Génocide » religieux contre complexité réelle
La machine diplomatique et médiatique américaine s’emballe. Lors d’un événement à la Mission américaine auprès des Nations Unies, la rappeuse Nicki Minaj a affirmé que les chrétiens nigérians étaient « pris pour cible, chassés de leurs foyers et tués » spécifiquement en raison de leur foi. Pour une partie de la droite religieuse américaine, ces événements valident la thèse d’un génocide ignoré, justifiant une réinscription du Nigeria sur la liste des pays violant la liberté religieuse.
Cependant, cette lecture binaire est vigoureusement contestée par Abuja et de nombreux experts. Les statistiques contredisent la thèse d’une épuration exclusivement anti-chrétienne. Selon l’ACLED, sur 20 400 civils tués entre 2020 et septembre 2025, les attaques ciblées ont fait plus de victimes musulmanes (417) que chrétiennes (317).
Ce qui est présenté comme une guerre de religion est souvent une lutte pour les ressources dans la Middle Belt. Le changement climatique pousse les éleveurs nomades (souvent musulmans) vers le sud, sur les terres des agriculteurs sédentaires (souvent chrétiens), créant des conflits fonciers et non théologiques.
Le ministre des Affaires étrangères, Yusuf Tuggar, a dénoncé ces allégations comme étant « totalement inexactes », rappelant que le pays subit des chocs exogènes liés à l’effondrement de la Libye et à la prolifération des armes au Sahel.
L’opportunisme sécessionniste : le Biafra en embuscade

L’aspect le plus inquiétant de cette pression américaine est la manière dont elle est instrumentalisée par les mouvements séparatistes. Les groupes pro-Biafra, notamment le gouvernement en exil (BRGIE) dirigé par Simon Ekpa et les partisans de Nnamdi Kanu (IPOB), ont saisi cette opportunité pour s’aligner sur le récit de Trump.
Leur stratégie est audacieuse et dangereuse pour l’unité du Nigeria :
Lobbying intensif : Ils ont engagé des firmes de lobbying américaines, comme celle de l’ancien membre du Congrès Jim Moran, pour promouvoir l’idée que l’indépendance du Biafra est la seule solution pour protéger les chrétiens.
L’offre choquante : En échange du soutien américain, les séparatistes promettent d’accorder aux États-Unis des bases militaires permanentes et un accès privilégié aux ressources pétrolières et gazières du futur État.
Manipulation politique : Ils financent des campagnes sénatoriales américaines, comme celle de Ted Cruz, pour gagner des alliés au Congrès.
Le pétrole et l’indépendance industrielle comme véritables cibles ?
Au-delà de la religion, une analyse géopolitique froide suggère que les motivations de Washington pourraient être ailleurs. L’insistance de Donald Trump intervient à un moment charnière pour l’économie nigériane.
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La menace Dangote : La montée en puissance de la raffinerie Dangote change la donne. Capable de raffiner 650 000 barils par jour, elle permet au Nigeria de cesser d’importer du carburant et même d’en exporter vers les États-Unis. Cette indépendance énergétique et industrielle africaine menace directement les intérêts des compagnies occidentales et l’ordre établi des marchés pétroliers.
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Le contrôle du Delta : Le Delta du Niger reste le cœur battant de la production pétrolière. Historiquement, les États-Unis ont toujours cherché à sécuriser cette zone. L’instabilité ou une intervention « humanitaire » pourrait servir de prétexte pour y positionner des forces militaires, comme le suggèrent les offres des sécessionnistes biafrais.
Le spectre d’un nouveau chaos libyen
L’idée d’une intervention militaire américaine, même « chirurgicale » ou limitée à des sanctions lourdes, fait frémir les observateurs avertis. Comme le soulignent les analystes locaux, le Nigeria n’est pas un pays de 6 millions d’habitants comme la Libye, mais un géant de 230 millions d’âmes.
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Risque de fracture : Une intervention extérieure risquerait de souder les extrémistes islamiques, de valider leur propagande anti-occidentale et de fracturer l’armée nigériane, déjà sous tension.
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Catastrophe régionale : La déstabilisation du Nigeria entraînerait inévitablement l’effondrement sécuritaire de toute l’Afrique de l’Ouest, provoquant une crise migratoire et humanitaire sans précédent qui ferait passer la crise sahélienne actuelle pour un incident mineur.
Si la situation sécuritaire au Nigeria est critique, comme en témoignent les récents enlèvements dans l’État du Niger, la solution ne peut venir d’une ingérence étrangère motivée par des agendas électoraux ou énergétiques. Le récit de la « persécution chrétienne », bien que basé sur des souffrances réelles, est instrumentalisé pour justifier une tutelle.
Comme l’a déclaré Liborous Oshoma, analyste basé à Lagos : « Le Nigeria a besoin d’aide, pas de jugement ». L’Afrique doit se méfier des sauveurs autoproclamés qui arrivent avec des bibles dans une main et des contrats pétroliers dans l’autre. Face à ces menaces, le renforcement de la coopération régionale (CEDEAO, AES) et la consolidation de l’État de droit restent les seuls remparts crédibles contre le chaos.
L’histoire offre des leçons claires : les interventions militaires américaines justifiées par des motifs humanitaires ne produisent jamais de stabilité durable. Elles produisent du chaos, de la destruction, et des cycles de violence prolongés. Le Nigeria mérite mieux que de devenir un nouveau champ de bataille pour les jeux géopolitiques américains. Et les Africains, après des siècles d’exploitation et de domination, méritent le droit de déterminer leur propre avenir énergétique et politique, sans l’ingérence paternaliste des puissances occidentales prétendant sauver ce qu’elles cherchent en réalité à conquérir.
Le seul royaume que Trump veut sauver, c’est son héritage politique. Le seul Dieu qu’il défend, ce n’est pas le Dieu des chrétiens nigérians, c’est le dieu pétrole.
Steven Edoé WILSON

