Mais avant de sonner l’alarme ou d’entonner les hymnes de la libération, il est crucial de comprendre ce qui se joue réellement : la fin d’un ordre international fondé sur les règles, la montée d’une diplomatie fondée sur la domination brute, et la recomposition des équilibres planétaires selon des logiques que l’histoire a déjà enseignées au continent noir, en particulier celle qui advint au tournant du XXe siècle lorsque l’Europe, saisie par la Grande Dépression, basculait dans les ténèbres du totalitarisme fasciste.
L’architexture du changement : Trump et l’illibéralisme montant
De la rhétorique de campagne à la réalité autoritaire

Donald Trump n’a jamais caché son mépris pour le multilatéralisme onusien. Cependant, entre la rhétorique électorale et les actes de janvier 2026, s’observe une escalade sans précédent du unilatéralisme américain. Le 7 janvier 2026, le président américain a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, du Fonds mondial de lutte contre le sida à l’Accord de Paris sur le climat, en passant par l’Organisation mondiale de la santé.
Ce qui distingue cette posture de celle des gouvernements précédents, c’est son caractère systémique. Il ne s’agit pas d’une critique ciblée ou d’un désaccord ponctuel, mais du démantèlement délibéré des cadres institutionnels qui, depuis 1945, ont structuré les relations entre nations. Marco Rubio, secrétaire d’État, a justifié cette décision par l’invocation de la « souveraineté nationale ». Or, cette souveraineté affichée cache mal une stratégie de domination : réduire les espaces de négociation multilatérale, concentrer le pouvoir décisionnel à Washington ou dans des relations bilatérales déséquilibrées.
Parallèles troublants : du totalitarisme de papier à celui de réalité

Ici intervient une comparaison qui a longtemps été écartée par les gardiens du consensus politique liberal : celle entre les débuts du trumpisme et les prémisses du fascisme européen des années 1930. Cette comparaison n’est pas exagération rhétorique ; elle est étayée par l’analyse historique rigoureuse.
En 1933, l’Allemagne connaît une crise profonde. Le krach boursier de 1929 a jeté le pays dans une dépression économique inédite. Le chômage dévaste la société, l’inflation ravage les épargnes, et les institutions de Weimar s’avèrent impuissantes à endiguer le chaos. C’est dans ce vide que Adolf Hitler, en tant que chef du NSDAP (Parti national-socialiste), promet une restauration de la grandeur nationale, un ordre fort, et un rejet des traités « humiliants » imposés par l’ordre international d’après-guerre.
En 2025-2026, les échos sont saisissants : une classe moyenne américaine appauvrie, un ressentiment antiélites, un nationalisme belliciste, une rhétorique qui désigne des ennemis intérieurs (les « gauchistes radicaux », les immigrés) et des ennemis extérieurs (la Chine, la Russie). Trump a fait de la réécriture de l’ordre international son marteau de campagne.
Le mécanisme de prise de pouvoir se répète aussi. En Allemagne, Hitler a reçu le pouvoir par des voies légales. Le président Hindenburg, convaincu qu’il pourrait être manipulé par une coalition de conservateurs, le nomme chancelier le 30 janvier 1933. Or, en quelques mois, Hitler consolide son pouvoir absolu. L’incendie du Reichstag permet d’éliminer les rivaux politiques ; la Nuit des longs couteaux, le 30 juin 1934, élimine les dernières structures intermédiaires qui pourraient le menacer. Le Parlement lui accorde les pleins pouvoirs le 23 mars 1933.
Aujourd’hui, Trump gracie les émeutiers du 6 janvier, affirme son droit de modifier la Constitution, promet d’utiliser le département de la Justice contre ses adversaires politiques, et envisage une présidence à vie. Les parallèles ne sont pas simplement esthétiques ; ils révèlent une dynamique structurelle : l’érosion institutionnelle, la délégitimation des pouvoirs contrebalancés, la concentration du pouvoir exécutif.
La doctrine du droit international écorché
L’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, survenu en janvier 2026, cristallise cette rupture avec le cadre international établi. Cette opération, menée sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, sans respect de la souveraineté vénézuélienne, et sans fondement légal clair, a suscité un tollé international. Ambassadeurs et chefs de gouvernements ont critiqué cette violation flagrante du droit international. Même les alliés traditionnels des États-Unis, comme la Colombie, se sont montrés réticents, avec le président Gustavo Petro affirmant son intention de « reprendre les armes » si une intervention similaire visait son pays.
Ce qui importe ici n’est pas la qualité morale du régime vénézuélien, qu’on considère justement comme autoritaire, mais le précédent établi. Trump a signalé, par l’exemple du Venezuela, que les États-Unis n’étaient plus contraints par la Charte de l’ONU ou par les normes du droit international. Ils agiraient selon leur bon plaisir. Cette posture est caractéristique des régimes en rupture avec l’ordre libéral établi : les grandes puissances fascistes des années 1930 ont également rejeté les traités d’après-guerre, réarmé en violation des accords internationaux, et justifié leurs expansions par des raisons de sécurité ou de ressources nationales.
Un ordre mondial en effondrement
L’érosion progressive des institutions internationales

Ce qui rend le moment actuel particulièrement précaire, c’est que le multilatéralisme n’était déjà pas en bonne santé. Les historiens du système international s’accordent à reconnaître qu’un édifice construit par les États-Unis victorieux de 1945 perd depuis plusieurs années sa légitimité, notamment auprès des pays du Sud global. Trump n’a pas créé cette crise ; il l’a accélérée et mise à nu.
En se retirant de 66 organisations internationales, les États-Unis ne renoncent pas simplement à un siège à la table. Ils renoncent à la capacité à orienter les normes internationales, à influencer les décisions collectives, et à maintenir une forme d’hégémonie douce. Cette vacance de pouvoir crée un vide qu’aucun autre acteur unique ne peut remplir, ce qui fragmente le monde en sphères d’influence mouvantes.
La montée des approches transactionnelles et unilatérales
La doctrine Trump impose une « diplomatie transactionnelle ». Contrairement au multilatéralisme, qui propose des cadres universels censés profiter à tous, la diplomatie transactionnelle ne reconnaît que des échanges bilatéraux où l’acteur dominant impose ses termes. Cela signifie que les États-Unis, en vertu de leur puissance militaire et économique résiduelle, tenteront de négocier individuellement avec chaque État africain, chaque pays latino-américain, pour extraire le maximum d’avantages.
Pour les États faibles, comme la plupart des nations africaines, ce retour aux rapports de force bruts est profondément déstabilisant. Pendant quatre-vingts ans, malgré ses contradictions et ses hypocrisies, le multilatéralisme onusien offrait aux petits États une voix, certes amplifiée différemment selon leur poids stratégique ou économique, mais une voix néanmoins. Cette structure disparaît. Les règles qui encadraient les interventions militaires, les sanctions, les négociations commerciales, s’effritent.
Les experts en relations internationales notent que le retrait américain des institutions multilatérales sera probablement suivi par d’autres États qui, désormais certains que Washington n’assurera plus la stabilité du système, rechercheront des arrangements régionaux ou des alliances alternatifs. Cela n’annonce pas un nouvel ordre ; cela annonce un désordre progressif, une juxtaposition de zones de gravité géopolitique sans centre de coordination stable.
L’Afrique sous la tempête : vulnérabilité et opportunités
Une exposition structurelle aux chocs externes
L’Afrique entre dans cette recomposition géopolitique en position de faiblesse structurelle. Le continent reste fortement dépendant des matières premières (pétrole, gaz, minéraux, produits agricoles). Plus de la moitié des pays africains tirent au moins 60% de leurs revenus d’exportation de ces ressources. Cette dépendance crée une vulnérabilité : chaque fluctuation du prix global de ces commodités a des effets dévastateurs sur les revenus publics, la stabilité macroéconomique, et l’emploi.
En 2025-2026, cette vulnérabilité s’exacerbe pour deux raisons. D’abord, la volatilité des prix des matières premières s’intensifie sous le poids des incertitudes géopolitiques. Les interventions militaires américaines, les menaces de guerre commerciale, l’instabilité énergétique mondiale, tout cela crée des conditions propices aux chocs de prix.
Deuxièmement, l’Afrique ne capture qu’une infime portion de la valeur créée par ses propres ressources. Malgré son statut de premier producteur mondial de cacao (75% de la production), le continent ne capte que 10% de la valeur mondiale des chaînes de transformation. Cette structure extractiviste, héritée de la période coloniale et perpétuée par des arrangements commerciaux inégaux, confine l’Afrique à un rôle de fournisseur de matières brutes.
La politique américaine en Afrique : continuité de domination, discontinuité de bienveillance
Sous Trump II, la politique américaine en Afrique suit une trajectoire claire : maximiser l’extraction économique et les avantages géostratégiques, tout en minimisant les engagements humanitaires ou développementalistes.
Les États-Unis cessent progressivement leur aide étrangère traditionnelle. L’AGOA (l’Accord de croissance et d’opportunités pour l’Afrique), depuis longtemps considéré comme un instrument de domination commerciale sino-américaine plutôt que d’aide au développement, sera probablement abrogé ou fortement réorienté (La Chambre des représentants américaine a approuvé la prolongation de l’AGOA pour une durée de trois ans, ndlr). À sa place, Washington impose des accords commerciaux bilatéraux extrêmement asymétriques et des demandes de coopération militaire.
Les alternatives émergentes : BRICS+, multipolarité et autonomie Africaine
L’émergence de pôles géopolitiques alternatifs

Face au retrait américain, deux mouvements contraires se dessinent. Le premier est la consolidation du bloc sino-russe autour des BRICS+ et des mécanismes d’intégration régionale (nouvelles routes de la soie, organisations de coopération en Asie centrale). Le second est la montée d’une multipolarité fragmentée, où aucune puissance unique n’impose sa vision, mais où les rapports de force dictent les arrangements.
Pour l’Afrique, cela signifie une multiplication des opportunités de « jouer » différentes puissances les unes contre les autres. L’Afrique du Sud, en tant que membre des BRICS+, jouit d’une position intermédiaire privilégiée. L’Égypte, également dans les BRICS+, peut capitaliser sur son importance géostratégique (Suez, énergie, démographie). D’autres États africains peuvent renégocier leurs accords économiques et militaires en exploitant la concurrence entre Washington, Pékin et Moscou.
Les BRICS+ : une multipolarité fragile
Cependant, les BRICS+ ne sont pas une réponse univoque aux défis africains. Ces structures regroupent des puissances aux intérêts divergents (Inde-Chine, tensions sino-russes, rivalités brésiliennes au sein du groupe). La Chine représente à elle seule plus de 70% du PIB des BRICS, ce qui signifie que ces organisations restent des outils servants les intérêts de Pékin plutôt que des structures égalitaires de gouvernance mondiale.
De plus, l’adhésion aux BRICS+ expose les États africains à des logiques de dépendance commerciale et d’endettement envers la Chine, particulièrement dans les secteurs des matières premières et des infrastructure.
La souveraineté africaine en tant que stratégie politique
Face à cette complexité, émerge une nouvelle rhétorique de « souveraineté » en Afrique, non pas comme principe formel mais comme pratique politique concrète. Cela signifie : renegocier les termes des contrats miniers, réduire la dépendance aux importations alimentaires et énergétiques, renforcer l’intégration commerciale intra-africaine via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
La « souveraineté du quotidien », comme l’appelle l’Académie de géopolitique de Paris, n’est pas d’abord une question de posture diplomatique grandiose. C’est l’amélioration de la sécurité des rues, l’accès aux soins, le prix de l’énergie, la qualité de l’eau, c’est-à-dire les fondamentaux qui permettent à une nation d’exister en tant que projet politique cohérent, autonome des pressions externes.
Les enjeux pour 2026 et au-delà
L’impératif de la diversification économique

La vulnérabilité africaine aux chocs externes se perpétue tant que le continent reste inféodé aux cycles des matières premières. Transformer ce pattern exige :
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Une industrialisation substantielle, adossée aux ressources locales mais orientée vers la création de valeur à l’intérieur du continent
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Un renforcement de l’intégration régionale via la ZLECAf, permettant à l’Afrique de fonctionner comme un marché de 1,3 milliard de personnes plutôt que comme 54 petits États fragmentés
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Un développement technologique endogène, particulièrement dans les secteurs des énergies renouvelables et du digital, où l’Afrique possède des avantages comparatifs (ressources solaires, population jeune, coûts de main-d’œuvre)
La militarisation et la sécurité : risques et défis
L’effondrement du multilatéralisme crée un vide sécuritaire. En son absence, les interventions militaires internationales suivront de moins en moins de règles, et les conflits régionaux risquent de dégénérer en proxy-wars impliquant les grandes puissances.
Pour l’Afrique, cela signifie : renforcer les capacités de défense africaines (via les accords bilatéraux sélectifs, les investissements dans les technologies de défense), tout en évitant les pièges de la dépendance sécuritaire envers une unique puissance.
Le défi climatique et énergétique
Le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, combiné à la marginalisation du multilatéralisme climatique, transfère à l’Afrique un fardeau considérable. Le continent, qui contribue moins de 4% des émissions globales, subit disproportionnément les impacts du changement climatique : sécheresses, inondations, perturbations agricoles, migrations forcées.
Sans les mécanismes de financement climatique qui dépendaient de l’engagement américain (même imparfait), l’Afrique doit mobiliser des ressources alternatives. Cela implique : négocier agressivement pour l’accès au financement vert chinois, investir dans les énergies renouvelables locales, et utiliser le secteur des énergies fossiles (qu’elle continuerait à exporter) comme levier de développement économique.
L’année 2026 marquera probablement le moment où l’ordre mondial libéral post-1945 s’est définitivement effondré. Cet effondrement n’est pas accidentel ; il résulte de choix politiques deliberés, à commencer par le retrait américain du multilatéralisme.
Pour l’Afrique, les implications sont mixtes. D’un côté, elle affronte une instabilité accrue, une dépendance matérielle amplifiée aux caprices des grandes puissances, et une marginalisation dans les ordres mondiaux émergents. De l’autre, elle bénéficie d’un espace de manœuvre diplomatique augmenté : les grandes puissances, plus intéressées par leurs rivalités que par la promotion d’un ordre mondial global, seront peut-être moins enclines à imposer des conditions politiques strictes à leurs partenaires africains.
Le parallèle avec les années 1930 est instructif mais pas déterministe. Alors, face à l’effondrement du multilatéralisme d’après-Versailles et à la montée des autoritarismes, les petits États avaient le choix entre l’alignement sur une grande puissance (Allemagne, URSS, Occident libéral) ou l’isolement suicidaire. Aujourd’hui, l’Afrique bénéficie d’une architectonique géopolitique plus complexe : multipolarité fragmentée plutôt que bipolarité rigide. Cela offre plus de flexibilité stratégique.
Cependant, cette flexibilité ne sera pas convertie en avantage stratégique que si l’Afrique elle-même se dote des capacités internes : gouvernance robuste, diversification économique, intégration régionale, et investissements dans le capital humain. Sans ces fondamentaux, l’Afrique restera une ressource à exploiter dans les compétitions entre grandes puissances, exactement comme durant la ruée vers l’Afrique de la fin du XIXe siècle.

