L’arrestation et l’incarcération de l’ancien Premier ministre malien, Choguel Kokalla Maïga, poursuivi pour « atteinte aux biens de l’État », agitent la scène politique à Bamako. L’homme, qui fut l’un des visages civils les plus visibles du régime militaire, a passé sa première nuit en prison après une garde à vue prolongée et des conditions de détention dénoncées par ses partisans. Pour certains, cette procédure judiciaire relève d’une volonté manifeste d’humilier un ancien allié devenu encombrant.
Mais au-delà des réactions immédiates, cet épisode révèle un paradoxe. Choguel Maïga, artisan de la consolidation du pouvoir des colonels, est désormais victime du système qu’il a contribué à bâtir. Dans un Mali où les partis politiques ont été dissous et où l’espace démocratique s’est considérablement rétréci, son sort symbolise à la fois l’isolement de l’ancienne classe politique et la radicalisation d’un régime militaire soucieux de neutraliser toute voix dissidente, y compris parmi ses anciens soutiens.
Arrestation de Choguel Maïga en guise de règlement de comptes ?
Pour ses proches, la mise sous mandat de dépôt de Choguel Maïga ne relève pas d’un acte de justice ordinaire. « La junte a voulu l’humilier », martèlent ses ex-compagnons du Mouvement Patriotique pour le Renouveau. Les six jours de garde à vue, la confiscation de ses téléphones et son incarcération traduisent, selon eux, une volonté d’écarter un homme qui, malgré son effacement ces derniers mois, restait un symbole politique capable de rallier une partie de l’opinion.
Mais du côté de l’ancienne classe politique malienne, les réactions sont beaucoup plus mesurées, voire critiques. Nombre de responsables rappellent que Choguel Maïga fut l’un des premiers à légitimer le pouvoir militaire, méprisant les partis traditionnels et cautionnant les restrictions de libertés. Certains vont jusqu’à affirmer qu’il « récolte ce qu’il a semé ». Cette division des perceptions indique aussi une fracture profonde. D’un côté, une opposition réduite au silence ou instrumentalisée ; de l’autre, une junte qui use du judiciaire pour consolider sa domination.
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Le piège d’un pouvoir qu’il a consolidé
La trajectoire de Choguel Maïga illustre une ironie politique. Son engagement au service des militaires lui avait permis de devenir Premier ministre, mais ce choix a contribué à affaiblir durablement les mécanismes de contrôle démocratique. Aujourd’hui, les libertés fondamentales sont en recul, les partis politiques ont été dissous, et le pluralisme politique est quasi inexistant. Or, c’est précisément cette absence de contre-pouvoirs qui le laisse désarmé face à son arrestation.
Mali : le Premier ministre Choguel Maïga limogé par Assimi Goïta
Un universitaire résume crûment la situation : « L’ancien Premier ministre est emporté par un monstre qu’il a contribué à créer ». Cette formule révèle un enjeu plus large. Au Mali, le pouvoir militaire ne tolère plus aucune contestation, y compris de la part de ses anciens alliés. L’affaire Choguel Maïga devient alors un avertissement : nul n’est à l’abri dans un système où l’exception est devenue la règle, et où l’arbitraire supplante peu à peu le droit.
L’incarcération de Choguel Maïga dépasse donc le simple cadre judiciaire. Elle marque un tournant politique où la junte, désormais solidement installée, se détache de ses anciens soutiens civils pour affirmer une emprise totale. Elle révèle aussi l’isolement d’une classe politique affaiblie, incapable de constituer une alternative crédible. En fin de compte, le cas Maïga illustre la dérive d’un régime qui, en voulant réduire toutes les voix au silence, risque de se couper durablement des dynamiques démocratiques et sociales. Mais il rappelle aussi une leçon universelle : ceux qui nourrissent un système autoritaire finissent souvent par en être les premières victimes.
Conséquences pour la junte
L’arrestation et l’incarcération de Choguel Kokalla Maïga pourraient avoir plusieurs répercussions sur l’équilibre politique déjà fragile au Mali. D’abord, sur le plan intérieur, la junte risque d’affaiblir sa légitimité auprès d’une partie de la population. L’ancien Premier ministre, malgré les critiques, conserve une base de partisans qui voient dans cette arrestation une tentative d’écarter une voix influente et critique au sein du système. Cela pourrait alimenter un climat de méfiance et exacerber les tensions entre les différentes composantes de la société civile et politique.
Ensuite, au niveau institutionnel, cette décision renforce l’image d’un pouvoir qui ne tolère pas la dissidence, même en interne. Elle pourrait donc accentuer les fractures au sein même de l’appareil de transition, où certains pourraient craindre à leur tour d’être marginalisés ou neutralisés. Sur le plan diplomatique, cette incarcération risque d’attirer de nouvelles critiques de la communauté internationale, qui observe de près l’évolution de la transition malienne. Les partenaires du Mali pourraient y voir un recul supplémentaire en matière de dialogue politique et de respect des droits fondamentaux, compliquant ainsi les relations déjà tendues avec les organisations régionales et occidentales.
Enfin, à moyen terme, la neutralisation de Choguel Maïga ouvre un espace politique dont d’autres acteurs pourraient se saisir. Cela pourrait redessiner les rapports de force internes, mais aussi favoriser une recomposition autour de nouvelles figures capables de capter le mécontentement populaire et de défier la junte sur son propre terrain.
Tony A.

