Niché au cœur de l’océan Atlantique, l’archipel du Cap-Vert se trouve à un carrefour décisif de son histoire économique et écologique. Avec ses dix îles volcaniques balayées par les alizés, ce pays dispose de ressources terrestres limitées, mais d’un trésor immense : une zone économique exclusive (ZEE) de plus de 800 000 kilomètres carrés. Conscient que son avenir est indissociable de l’océan, le gouvernement a forgé une ambition audacieuse : faire du Cap-Vert un leader continental et un modèle mondial de l’économie de la mer.
- Les piliers d’une ambition océanique : la stratégie du Cap-Vert pour son économie de la mer
- Les énergies marines renouvelables, un gisement de croissance
- Économie circulaire et valorisation intelligente des ressources
- Face aux géants : les vulnérabilités menacant l’économie bleue Cap-Verdienne
- Le changement climatique, une menace existentielle
- Le hub scientifique de Mindelo, comprendre pour mieux agir
Cette stratégie, souvent appelée « économie bleue », ne se contente pas d’une simple exploitation des ressources marines. Elle vise à intégrer de manière holistique les énergies durables, l’innovation technologique et l’économie circulaire pour bâtir une croissance résiliente. Selon la Banque Mondiale, une gestion durable des océans pourrait générer une valeur ajoutée de 2 500 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale, un potentiel que le Cap-Vert entend bien capter. Cet article se propose d’analyser en profondeur cette stratégie, en explorant d’abord les piliers de sa vision, puis en examinant les défis colossaux qui menacent sa réalisation, avant de détailler les projets concrets qui dessinent l’avenir maritime de cette nation insulaire.
Les piliers d’une ambition océanique : la stratégie du Cap-Vert pour son économie de la mer

La volonté du Cap-Vert de se positionner en pionnier de l’économie de la mer ne relève pas de la simple déclaration d’intention. Elle s’appuie sur une stratégie mûrement réfléchie, déclinée en plusieurs axes prioritaires qui visent à transformer son potentiel maritime en une prospérité durable. Cette vision repose sur la conviction que l’océan est un écosystème complexe à gérer intelligemment. Le gouvernement, en partenariat avec des institutions comme la Banque Africaine de Développement, a jeté les bases d’un modèle de développement qui se veut rentable, respectueux de l’environnement et socialement inclusif. L’objectif est de créer une nouvelle dynamique économique, capable de générer des emplois qualifiés et de réduire la dépendance historique du pays à l’aide internationale et aux envois de fonds de sa diaspora. Il s’agit d’une véritable refonte de son modèle de développement durable.
Au cœur de cette ambition se trouve le Plan Stratégique pour le Développement Durable (PEDS), la colonne vertébrale de la politique nationale. Ce document-cadre identifie l’économie de la mer comme un cluster prioritaire pour la diversification de l’économie cap-verdienne. Plutôt que de se concentrer uniquement sur la pêche traditionnelle, le PEDS promeut une approche intégrée qui englobe des secteurs à haute valeur ajoutée. Il s’agit notamment du transport maritime, de la réparation navale, du tourisme côtier durable, de l’aquaculture et de la biotechnologie marine. Cette approche diversifiée est essentielle pour construire une économie résiliente aux chocs externes.
Le plan met un accent particulier sur la nécessité d’attirer les investissements privés, nationaux et étrangers. Pour ce faire, il prévoit la mise en place d’un environnement réglementaire stable et incitatif. L’ambition est claire : faire du Cap-Vert une « plateforme d’investissement bleue » au milieu de l’Atlantique. Cette stratégie de l’économie de la mer est conçue pour être le principal moteur de croissance du pays pour les décennies à venir, en s’assurant que les bénéfices soient partagés par l’ensemble de la population.
Les énergies marines renouvelables, un gisement de croissance

En tant qu’archipel constamment exposé au vent et au soleil, le Cap-Vert possède un potentiel exceptionnel pour les énergies renouvelables. La stratégie de l’économie de la mer place le développement des énergies durables au premier plan. L’objectif est de réduire drastiquement la dépendance aux coûteuses et polluantes importations de combustibles fossiles, qui pèsent lourdement sur sa balance commerciale. Des projets concrets sont déjà opérationnels, comme le parc éolien de Cabeólica, inauguré en 2011 sur les îles de Santiago, São Vicente, Sal et Boa Vista, qui fournit déjà plus de 20% de l’électricité du pays.
Au-delà de l’éolien terrestre, l’ambition est de se tourner vers l’océan lui-même. Le pays explore activement le potentiel de l’énergie houlomotrice (énergie des vagues) et de l’éolien offshore. Des études de faisabilité sont en cours pour installer des plateformes pilotes au large des côtes les plus exposées. Des experts de l’Université du Cap-Vert estiment que l’exploitation d’une fraction du potentiel énergétique marin pourrait garantir l’indépendance énergétique totale du pays et même le transformer en exportateur net d’énergie propre. Cette transition énergétique est un pilier fondamental de l’économie de la mer.
Économie circulaire et valorisation intelligente des ressources
L’approche cap-verdienne se distingue par son engagement en faveur d’un modèle circulaire. Plutôt que de suivre une logique linéaire « extraire, consommer, jeter », le pays cherche à créer des boucles de valeur au sein de sonéconomie de la mer. Cela se manifeste dans plusieurs initiatives novatrices. Par exemple, des programmes de gestion des déchets dans les zones portuaires, comme à Mindelo, visent à transformer les déchets plastiques marins en matériaux de construction ou en objets artisanaux, créant une nouvelle filière économique locale.
Dans le secteur de la pêche, l’accent est mis sur la valorisation complète des captures. Les parties de poissons non destinées à la consommation humaine sont transformées en farine pour l’aquaculture ou en fertilisants organiques. Cette approche permet non seulement de réduire la pollution et la pression sur les écosystèmes, mais aussi de créer de nouvelles opportunités. En transformant un problème environnemental en une opportunité économique, le Cap-Vert démontre que la protection de l’océan et la croissance économique peuvent être deux faces de la même médaille.
Face aux géants : les vulnérabilités menacant l’économie bleue Cap-Verdienne

La géographie même du Cap-Vert, qui est son plus grand atout, est aussi la source de sa plus grande vulnérabilité. En tant que Petit État Insulaire en Développement (PEID), l’archipel est en première ligne face à des menaces globales sur lesquelles il n’a que peu de contrôle. La durabilité de son modèle d’économie de la mer dépend directement de sa capacité à surmonter ces obstacles majeurs. Ces défis ne sont pas théoriques ; ils se manifestent déjà concrètement, affectant les moyens de subsistance des populations côtières, la sécurité alimentaire et l’intégrité de ses infrastructures. Le chemin vers le leadership en matière d’économie bleue est donc un parcours de résilience autant que de croissance.
L’un des fléaux les plus dommageables pour l’économie de la mer au Cap-Vert est la pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée (INN). Des flottes de chalutiers industriels étrangers opèrent souvent sans licence dans sa vaste ZEE, surexploitant les stocks de poissons, notamment les espèces à haute valeur commerciale comme le thon. Selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), la pêche INN en Afrique de l’Ouest représente une perte annuelle estimée à 2,3 milliards de dollars. Pour le Cap-Vert, l’impact est direct : les captures des pêcheurs artisanaux diminuent, menaçant la sécurité alimentaire et les revenus de milliers de familles qui dépendent de cette activité.
Face à cette menace, le pays a investi, avec l’aide de partenaires internationaux comme l’Union Européenne, dans des systèmes de surveillance côtière par satellite et des patrouilleurs. Cependant, la surveillance d’une zone aussi vaste que la France reste un défi logistique et financier colossal. La lutte contre ce pillage est une condition sine qua non pour la viabilité de toute stratégie maritime et de développement durable.
Le changement climatique, une menace existentielle
Le changement climatique n’est pas une perspective lointaine pour le Cap-Vert ; c’est une réalité brutale et quotidienne. L’élévation du niveau de la mer menace directement les infrastructures côtières, comme les ports et les hôtels, et provoque une érosion accélérée des plages, un pilier de l’industrie touristique. L’acidification et le réchauffement des océans dégradent les écosystèmes marins, notamment les récifs coralliens qui servent de nurseries pour de nombreuses espèces de poissons. Un exemple frappant de cette vulnérabilité fut le passage de l’ouragan Fred en août 2015.
Ce phénomène, premier ouragan à frapper directement l’archipel depuis 1892, a causé des dommages considérables, notamment sur les îles de Boa Vista et São Nicolau, détruisant des habitations et des infrastructures de pêche. Cet événement a servi d’électrochoc, rappelant la nécessité urgente d’investir dans des infrastructures résilientes et des stratégies d’adaptation. Le succès de l’économie de la mer est donc intrinsèquement lié à la capacité du pays à s’adapter à une nouvelle réalité climatique.
Face à cette dichotomie entre une ambition océanique affirmée et des vulnérabilités profondes, le Cap-Vert a déjà commencé à traduire sa stratégie en actions concrètes. Le pays a lancé des projets phares et noué des partenariats stratégiques pour construire une économie de la mer diversifiée et reconnue internationalement. De la recherche scientifique de pointe à la finance innovante, en passant par la redéfinition de son offre touristique, l’archipel met activement en œuvre sa vision pour l’océan. Ces initiatives sont conçues non seulement pour stimuler la croissance, mais aussi pour renforcer la résilience du pays face aux défis identifiés.
Le hub scientifique de Mindelo, comprendre pour mieux agir
Un exemple emblématique de cette ambition est l’Ocean Science Centre Mindelo (OSCM). Fruit d’une coopération entre le Cap-Vert et le prestigieux centre de recherche allemand GEOMAR, cette installation de pointe est devenue une plateforme de référence pour la recherche océanographique dans l’Atlantique tropical. L’OSCM attire des scientifiques du monde entier et forme une nouvelle génération de chercheurs cap-verdiens. Ses travaux sur les courants marins, la biodiversité des grands fonds ou l’impact du changement climatique fournissent des données cruciales pour une gestion durable des ressources. En se positionnant comme un hub de connaissance, le Cap-Vert ne se contente pas d’exploiter son océan ; il cherche à le comprendre pour mieux le protéger, un prérequis essentiel pour une économie de la mer durable.
Le développement d’une économie aussi ambitieuse nécessite des investissements massifs. Conscient de cette réalité, le Cap-Vert est devenu un pionnier de la « finance bleue ». En 2022, le pays a réalisé avec succès la première opération de conversion de dette en faveur de la nature en Afrique, en collaboration avec The Nature Conservancy et avec le soutien du Portugal. Cet accord a permis de rééchelonner 150 millions de dollars de sa dette souveraine en échange d’un engagement ferme à investir dans la conservation marine, notamment pour protéger les tortues de mer et les écosystèmes côtiers. Le pays explore également l’émission d' »obligations bleues » (blue bonds) pour financer des projets maritimes durables. Cette approche innovante permet d’aligner les objectifs économiques et environnementaux, tout en attirant de nouveaux investisseurs.
Le Cap-Vert se dresse aujourd’hui comme un laboratoire prometteur pour l’avenir du développement durable en Afrique. Sa stratégie pour l’économie de la mer est bien plus qu’un plan sectoriel ; c’est un projet de société qui vise à réconcilier croissance économique, inclusion sociale et préservation de l’environnement. En articulant sa vision autour des énergies durables, de l’innovation scientifique et de la finance bleue, l’archipel a dessiné une feuille de route crédible. Des initiatives comme le centre de recherche de Mindelo ou les projets de conversion de dette démontrent une volonté politique et une capacité d’action indéniables, transformant l’ambition en réalité.
Néanmoins, le chemin est encore long et les obstacles, redoutables. La lutte contre la pêche illégale, l’adaptation urgente face aux impacts du changement climatique et le défi de créer des emplois pour retenir sa jeunesse sont des batailles quotidiennes. La résilience du Cap-Vert sera testée à maintes reprises dans la mise en œuvre de son économie de la mer.
Le succès cap-verdien dépasserait largement ses propres frontières. En prouvant qu’un petit pays peut construire un avenir prospère en misant sur la gestion durable de son patrimoine océanique, il offrirait un modèle puissant pour le continent. Ce serait la démonstration que l’océan, souvent perçu comme une source de vulnérabilité, peut devenir le principal moteur d’une souveraineté économique et écologique. Le voyage du Cap-Vert est une odyssée du 21e siècle dont le dénouement nous concerne tous.

