Le long et douloureux procès des assassins présumés de Martinez Zogo, l’animateur vedette de la radio Amplitude FM retrouvé mort en janvier 2023, a pris une tournure décisive ce lundi 1er juin 2026 au tribunal militaire de Yaoundé. L’audience a été marquée par la projection publique et poignante d’une vidéo montrant le journaliste en train d’être torturé, un document accablant extrait directement des données numériques de l’un des accusés. Face à ces images d’une violence extrême, la salle d’audience a été plongée dans la sidération et les larmes, illustrant la charge émotionnelle d’un dossier qui continue de traumatiser le Cameroun.
Les preuves irréfutables de l’expertise informatique
Cette journée cruciale a été entièrement consacrée au témoignage du Professeur Georges Bell Bitjocka, expert en sécurité, protection des informations et des systèmes d’information. Après avoir vu son audition reportée le 21 avril dernier à la demande de la défense qui exigeait l’accès préalable aux rapports, l’expert a enfin pu livrer ses conclusions techniques. Son travail d’analyse des téléphones portables des accusés a permis d’extraire de nombreuses captures d’écran et, surtout, la fameuse vidéo de la torture de Martinez Zogo.
Le contenu de la vidéo est insoutenable. L’animateur de l’émission « Embouteillages » y apparaît le visage ensanglanté, une entaille profonde à l’oreille, les bras liés dans le dos, implorant désespérément de l’aide. Ce fichier informatique a été formellement retrouvé dans le compte Google de Godje Oumarou, l’un des accusés et membre présumé du commando.
Les données révèlent également une conversation téléphonique datée du soir du crime, le 17 janvier 2023, entre Godje Oumarou et Justin Danwe, alors directeur des opérations à la Direction générale de la Recherche extérieure (DGRE). Ce dernier lui ordonnait de demander à un autre complice de « prendre les images de la souris », une expression codée identifiée par l’enquête comme désignant Martinez Zogo. L’expert a également confirmé avoir passé au peigne fin les téléphones d’autres figures centrales de l’affaire, notamment l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, le journaliste Bruno Bidjang et Martin Savom.
Les réactions des parties et la stratégie de la défense
La diffusion de ces images a provoqué un choc immense parmi l’assistance. Maître Ludovic Zabze, avocat de la radio Amplitude FM, a décrit des accusés eux-mêmes abattus et détournant le regard face à l’horreur de leurs actes. Pour Maître Calvin Job, avocat des ayants droit de la victime, le rapport technique du Professeur Bell Bitjocka est une pièce maîtresse : si le tribunal s’appuie sur ce document, il aura déjà accompli 98 % du travail d’établissement de la vérité.
Du côté de la défense, les avocats tentent de dissocier les donneurs d’ordres présumés des exécutants du commando. Maître Séri Zokou, qui défend les intérêts de Maxime Eko Eko, l’ancien directeur général de la DGRE, a immédiatement réaffirmé l’absence de tout lien entre son client et les preuves numériques projetées. Selon lui, les analyses de téléphones transmises à la commission mixte d’enquête et au juge d’instruction ne contiennent aucun élément impliquant directement l’ancien patron du renseignement extérieur.
Quelle suite pour le procès et que risquent les auteurs de ce crime crapuleux ?
La suite des audiences au tribunal militaire de Yaoundé devrait se concentrer sur le débat contradictoire autour de ce rapport d’expertise informatique, suivi de l’audition des autres experts et des interrogatoires au fond des différents accusés. La justice camerounaise doit désormais déterminer avec précision le degré de responsabilité de chacun, de l’exécutant sur le terrain jusqu’au commanditaire intellectuel et financier de cette expédition punitive.
Face à la qualification des faits, qui relèvent du crime crapuleux, de l’enlèvement, de la torture barbare et de l’assassinat prémédité, les auteurs de ces actes encourent les peines les plus lourdes du code pénal camerounais. En matière d’assassinat et de complicité d’assassinat, la loi prévoit la peine de mort ou la prison à perpétuité. La qualification de complicité de torture par des agents publics ou des services de renseignement aggrave encore la situation des accusés de la DGRE.
Ce procès historique, au-delà du cas de Martinez Zogo, qui avait 51 ans et qui a payé de sa vie ses dénonciations quotidiennes de la corruption des puissants, représente un test majeur pour l’indépendance de la justice camerounaise face aux réseaux d’influence et à l’impunité de certaines élites économiques et sécuritaires du pays.

