L’opération de bouclage à Ngaliema menée ce mercredi par la police du regroupement municipal de Lukunga dans le secteur de Masisi (quartier Ngomba-Kinkusa) résonne comme un ouf de soulagement pour des milliers de Kinois. En interpellant plus de cinquante présumés bandits urbains, communément appelés « Kuluna », les forces de l’ordre marquent un point important dans la lutte contre l’insécurité qui ronge la capitale de la République démocratique du Congo.
Pourtant, derrière le succès immédiat de ce coup de filet, les déclarations des acteurs de terrain révèlent les limites criantes d’une stratégie policière à bout de souffle. Qui sont réellement ces jeunes arrêtés, et pourquoi cette victoire risque-t-elle d’être éphémère ?
Qui sont les « Kuluna » arrêtés à Ngaliema?
Pour comprendre l’impact de ce coup de filet, il faut d’abord identifier le profil de ceux qui ont été conduits au poste de police sous les yeux des habitants de Dikuta et de Ngomba-Kinkusa.
Les individus interpellés sont, pour la grande majorité, de très jeunes hommes issus des quartiers populaires de Ngaliema. Le phénomène « Kuluna » désigne cette délinquance de rue ultra-violente, caractérisée par des agressions à main armée (souvent à l’aide de machettes, de couteaux ou de tessons de bouteilles), des vols à l’arraché, des extorsions et des viols.
Ces jeunes délinquants se structurent en bandes rivales qui s’affrontent pour le contrôle de territoires urbains, prenant régulièrement en otage la vie quotidienne des riverains. À Ngaliema, ils avaient instauré un climat de terreur caractérisé par le vandalisme systématique et des braquages récurrents, transformant de simples déplacements nocturnes en parcours à haut risque.
Le cri du cœur des forces de l’ordre; une police au bord de l’épuisement
Si le coup de filet de ce mercredi montre que la police conserve une capacité de réaction, il met surtout en lumière la détresse opérationnelle des agents de l’État. Les propos de l’officier de police judiciaire Eugène Libaku sont à ce titre d’une rare franchise : « Nous travaillons jour et nuit, presque comme des robots. C’est cette insuffisance du personnel qui permet à ces jeunes de poursuivre leurs actes de vandalisme. »
Ce constat révèle un cercle vicieux bien connu à Kinshasa. Faute d’effectifs suffisants et de patrouilles régulières de prévention, la police ne peut intervenir que par des opérations coup de poing (les bouclages), une fois que l’insécurité est déjà installée. Travaillant à flux tendu, sans équipements adaptés ni moyens logistiques (véhicules de patrouille, systèmes de communication), les policiers de Lukunga se retrouvent submergés dès que le calme revient temporairement dans une zone, car ils doivent immédiatement être déployés ailleurs.
L’illusion du tout-sécuritaire; pourquoi les bouclages ne suffiront pas
L’arrestation de cinquante suspects est un signal fort, mais elle ne s’attaque qu’aux symptômes d’un mal beaucoup plus profond. Sans une réponse globale, les mêmes visages ou de nouvelles bandes réapparaîtront rapidement à Ngaliema en raison, d’une part, de la faiblesse du suivi judiciaire et carcéral, puisque la surpopulation des prisons et les failles du système conduisent fréquemment à la libération rapide de délinquants par manque de preuves ou de suivi des dossiers. D’autre part, cette récurrence s’explique par l’absence d’alternatives socio-économiques pour ces jeunes, le phénomène Kuluna étant le produit direct du chômage de masse, de la déscolarisation et du manque de perspectives d’avenir. Tant que ces délinquants n’auront pas accès à de réels programmes de réinsertion, à des formations professionnelles ou à des emplois, la rue restera malheureusement leur seul refuge et moyen de subsistance.
Alors, pour que la tranquillité retrouvée ce mercredi à Ngomba-Kinkusa ne soit pas qu’une courte parenthèse, l’appel d’Eugène Libaku aux autorités compétentes doit être entendu. La lutte contre le banditisme urbain à Kinshasa exige un renforcement massif des effectifs policiers et une dotation budgétaire conséquente en matériel d’intervention.
Toutefois, la réponse policière ne pourra faire de miracles sans un accompagnement politique et social d’envergure. Sécuriser durablement Ngaliema nécessitera d’associer la rigueur de la loi à une justice ferme, mais aussi à des politiques publiques d’insertion capables d’offrir une porte de sortie à cette jeunesse désœuvrée.

