Lorsque les États-Unis ont débarqué à Caracas le 3 janvier 2026 pour extraire Nicolás Maduro de son palais présidentiel et le soumettre à des poursuites sur le sol américain, beaucoup ont cru assister à une opération d’envergure isolée, limitée à l’hémisphère occidental. Ce fut une erreur stratégique majeure. Cet événement a cristallisé une rupture géopolitique bien plus profonde : la banalisation unilatérale de la force comme instrument de la politique étrangère, et l’érosion accélérée du droit international. Pour le continent africain, divisé entre ceux qui espèrent un interventionnisme américain libérateur et ceux qui y voient une menace existentielle, cette intervention est un avertissement sans précédent.
Le 3 janvier 2026 n’est pas qu’une date : c’est un symptôme. L’opération militaire américaine qui a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro s’inscrit dans une architecture de domination globale que Donald Trump articule autour de la Doctrine Monroe réactualisée. Cette doctrine, formulée au XIXe siècle pour repousser les Européens du continent américain, a muté sous son administration en un instrument d’expansion imérialiste pure, revendiquant la vassalisation par la force de toute entité souveraine dans la sphère d’influence américaine.
Pour les États africains, cette mutation porte une portée sismique. L’opinion publique africaine s’est clivée en trois camps : certains applaudissent, imaginant que les États-Unis pourraient intervenir pour renverser les dictateurs locaux ; d’autres, conscients de l’histoire, redoutent une répétition du scénario libyen de 2011 ; un troisième groupe, enfin, comprend que la question fondamentale n’est pas idéologique, démocratie versus dictature, mais géopolitique : qui possède la force de frappe, et qui se soumet.
L’interventionnisme occidental détruit ce qu’il prétend libérer
Le précédent libyen : prospérité social versus narratif de libération

En 2011, l’OTAN bombardait la Libye sous le prétexte d’une « responsabilité de protéger » la population civile. Le récit était puissant : Mouammar Kadhafi était un dictateur brutal ; ses citoyens devaient être sauvés ; la démocratie apporterait progrès et stabilité. La réalité était radicalement différente.
Avant le renversement de Kadhafi en octobre 2011, la Libye jouissait d’indicateurs sociaux que peu de pays démocratiques occidentaux peuvent revendiquer. L’éducation était entièrement financée par l’État, de l’école primaire à l’université, y compris les manuels scolaires. Les études supérieures à l’étranger pour les étudiants méritants étaient prises en charge par le gouvernement. Les soins médicaux étaient gratuits pour tous les Libyens. Ces acquis sociaux n’étaient pas accessoires ; ils représentaient un contrat social implicite que peu de démocraties occidentales égalent aujourd’hui.
Après le bombardement et la mort de Kadhafi en octobre 2011, le chaos a suivi comme la nuit le jour. Selon les données humanitaires, en 2017, 60% de la population libyenne souffrait de malnutrition. Les milices armées qui avaient combattu le régime refusaient de déposer les armes. Les arsenaux de Kadhafi, jamais désarmés, se sont dispersés à travers le Sahel, armant des groupes djihadistes qui allaient semer le chaos dans le sahel pendant la décennie suivante.
Le Nord du Mali, en particulier, s’est embrasé en 2012 avec le Mouvement national de libération de l’Azawad, bénéficiant directement des armes libyennes abandonnées. La radicalisation des groupes armés islamistes au Sahel s’est accélérée, transformant une région entière en zone de conflit. La Libye elle-même devint un État faillie, fragmentée entre gouvernements rivaux sans légitimité véritable, devenue un refuge pour les trafiquants d’armes, de drogue et d’êtres humains.
Or, comment justifier auprès des peuples africains le sacrifice de cette prospérité relative pour un chaos durable ? Les narratifs occidentaux se sont rapidement oubliés. Les promesses de démocratie ont été abandonnées au profit de la survivance brute. Quelques années plus tard, les mêmes puissances qui avaient ordonné les bombardements se trouvaient incapables d’expliquer pourquoi le Sahel s’était transformé en chaudron d’instabilité.
La leçon venezuela : la vassalisation remplace la démocratie
Contrairement à la Libye, où l’intervention était présentée comme humanitaire, l’intervention vénézuélienne du 3 janvier 2026 est explicitement une opération de contrôle et de vassalisation. Trump n’a jamais dissimulé son objectif : contrôler les ressources pétrolières du Venezuela qu’il considère comme ayant été « volées » aux États-Unis.
Dans son discours officiel du 3 janvier, Trump a annoncé que les États-Unis resteraient au Venezuela « jusqu’à ce qu’une transition sûre et appropriée » soit effectuée, sans jamais définir le terme ou mentionner des élections. Il a explicitement déclaré que les majors pétrolières américaines interviendraient pour « réparer les infrastructures pétrolières » et « faire gagner de l’argent au pays ». Traduit en langage non-diplomatique : les États-Unis extrairaient le pétrole vénézuélien pour leur propre compte.
Le pétrole vénézuélien était déjà assiégé par un blocus complet imposé en décembre 2025, que Trump a justifié par le prétexte que le Venezuela avait « volé » du pétrole américain. Une rhétorique fantasmatique qui établit le principe selon lequel les ressources des États satellisés appartiennent de facto aux États-Unis.
Aucune mention de démocratie, de progrès sociaux, ou de mécanismes transitoires légitimes. Juste la force brute et la prédation. Trump a menacé tous les responsables politiques et militaires vénézuéliens que s’ils ne coopéraient pas, ils subiraient le même sort que Maduro. C’est le langage de l’empire romain, pas celui du XXIe siècle international.
La doctrine Monroe devient un instrument de contrôle minéral, pas de libération
Nigeria, BRICS, et le vrai calcul américain
En décembre 2025, Trump a lancé des frappes aériennes sur le Nigeria, ostensiblement contre des groupes djihadistes. Le narrative official était simple : combattre le terrorisme islamiste, protéger la population chrétienne qui représente la plus grande communauté chrétienne d’Afrique.
Sauf que ce narrative s’est effondré sous le poids des faits. Selon les données de l’Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), entre 50 et 90 incidents annuels visent la communauté chrétienne au Nigeria, causant environ 100 décès par an. Simultanément, des niveaux similaires de violence touchent la communauté musulmane, notamment dans le nord du Nigeria où les frappes américaines se sont concentrées. En d’autres termes, le problème n’était pas sectaire, il était géopolitique.
Le vrai calcul était minier. Le Nigeria possède des minerais stratégiques : lithium, étain, tantale, tungstène, niobium et or, précisément ceux que la Chine exploit depuis que le Nigeria a choisi le géant chinois pour sa première usine de traitement du lithium en 2023, rejetant une offre d’Elon Musk basée sur l’extraction pure. La Chine investissait massivement ; les États-Unis, humiliés, frappaient. Quelques jours après les frappes, Trump a réajusté son discours au New York Times pour déclarer que des musulmans « étaient aussi tués » au nord du Nigeria, une incohérence révélatrice.
Pourquoi cet intérêt pour l’Afrique ? Parce que le Nigeria venait de devenir un partenaire BRICS en janvier 2025, un statut que Trump a qualifié d’« anti-américain ». Les frappes n’étaient donc pas une campagne contre le terrorisme ; c’était une démonstration de force : « Vous rejoignez BRICS ? Vous nous défierez militairement. »
Le droit international n’existe que pour les forts ; la dissuasion est le seul langage compris
Pourquoi la Corée du Nord reste invulnérable alors que le Venezuela s’effondre

Lorsqu’on demande pourquoi les États-Unis ne peuvent pas intervenir en Corée du Nord avec la même désinvolture qu’au Venezuela, la réponse est glaciale : l’équilibre de la terreur. La Corée du Nord possède des armes nucléaires et les moyens de les déployer. Elle peut infliger des dégâts inacceptables à toute puissance interventionniste. Par conséquent, elle reste intouchable, non pas par respect du droit international, mais par crainte des conséquences.
Le message implicite du 3 janvier 2026 est donc celui-ci : dans un monde où la puissance fait loi, la souveraineté n’est garantie que par la capacité à riposter. Venezuela était sans défense. Maduro était un tyran sans alliés puissants. Résultat : vassalisation. Corée du Nord possède l’arme atomique et s’aligne sur la Russie. Résultat : inviolabilité.
Pour l’Afrique, la conséquence est limpide : il ne s’agit pas de construire une démocratie libérale parfaite ou de satisfaire les critères du Good Governance pour obtenir la souveraineté. Il s’agit de construire une capacité militaire suffisante pour rendre toute intervention trop coûteuse. Trump lui-même l’a énoncé dans sa stratégie de sécurité nationale de décembre 2025 : « Dans l’hémisphère occidental, la domination américaine ne sera plus jamais remise en question ». L’implication est que partout ailleurs, il existe des régions où les acteurs régionaux peuvent exercer une influence.
Si vis pacem, para bellum
L’Afrique se trouve à un carrefour historique. Depuis la Conférence de Berlin de 1884, qui participa le continent entre les puissances coloniales, jusqu’à aujourd’hui, l’Afrique n’a jamais pleinement acquis la souveraineté. Elle a acquis l’indépendance politique, certes, mais pas l’indépendance stratégique. Les mêmes puissances qui la colonisaient hier la contrôlent aujourd’hui par d’autres moyens : la dette, l’intervention militaire, les accords inégaux.
Le Venezuela de 2026 montre que ces méthodes n’ont pas disparu ; elles se sont simplement modernisées et accélérées. Ils appellent à une lucidité africaine sans précédent.
Les populations africaines, divisées sur la question d’une intervention américaine libératrice, doivent comprendre que cette question est mal posée. Le vrai calcul n’est pas idéologique, démocratie contre dictature, mais géopolitique : qui a la force, et qui pliera. Kadhafi était un despote certes, mais il avait construit une Libye relativement prospère où l’éducation et la santé étaient des droits garantis. Après l’intervention, la Libye est un cimetière de rues. Maduro est un autocrate ruiné, mais le Venezuela restera un État vassalisé pendant des décennies.
La doctrine que Trump énonce explicitement et que les autres puissances appliquent implicitement est simple : l’Amérique aux Américains, l’Europe aux Européens, la Chine à la Chine. Et l’Afrique ? L’Afrique sera fragmentée, vassalisée, exploitée. À moins qu’elle ne se réunisse autour d’une stratégie de dissuasion militaire crédible.
La seule langue que le système international unipolaire comprend actuellement est celle de la puissance militaire. C’est triste, c’est regrettable, mais c’est la réalité du moment géopolitique. Pour l’Afrique, la leçon du 3 janvier 2026 est incontournable : construire une capacité à défendre sa souveraineté, ou accepter à perpétuité la domination des autres. La phrase latine Si vis pacem, para bellum—« Si tu veux la paix, prépare la guerre »—n’a jamais été aussi pertinente.

