Soixante-cinq ans après l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, figure emblématique de l’indépendance congolaise et premier « Premier ministre de la République démocratique du Congo », son ombre continue de planer sur les relations entre l’Afrique et l’Europe. Mardi 20 janvier à Bruxelles, la justice belge s’est de nouveau penchée sur ce dossier historique, ravivant une question longtemps étouffée : la Belgique peut-elle encore rendre justice pour un crime commis à l’aube des indépendances africaines ?
Derrière cette audience à huis clos, qui s’est tenue devant la chambre du conseil du tribunal de Bruxelles, se joue bien plus qu’un simple débat juridique. Il s’agit d’un affrontement entre la mémoire et l’oubli, entre la prescription judiciaire et l’imprescriptibilité morale d’un assassinat qui a marqué durablement l’histoire politique du continent africain. Pour la famille Lumumba, présente à Bruxelles, l’enjeu est clair : obtenir enfin « justice et vérité ».
Une bataille judiciaire tardive, mais symboliquement décisive

L’audience opposait les avocats des enfants et petits-enfants de Patrice Lumumba à ceux d’Étienne Davignon, ancien haut fonctionnaire belge aujourd’hui âgé de 93 ans, seul survivant parmi les dix personnalités visées par la plainte déposée en 2011. Cette plainte faisait suite à la reconnaissance par la Belgique de sa « responsabilité morale » dans l’assassinat de Lumumba, à l’issue d’une commission parlementaire en 2001.
Pour la défense d’Étienne Davignon, la position est sans équivoque. Les faits sont anciens, et donc prescrits. Selon ses avocats, il serait juridiquement « inutile » d’aller plus loin. Mais pour la partie civile, cet argument ne tient pas. Christophe Marchand, avocat de la famille Lumumba, affirme que les faits relèvent du crime de guerre et sont, à ce titre, imprescriptibles. Il évoque une « entreprise criminelle commune » ayant conduit à l’élimination politique de Lumumba.
Des documents écrits, notamment des télex diplomatiques signés par Étienne Davignon, sont au cœur du dossier. « Ce sont des textes que lui-même a envoyés pour organiser le transfert de Lumumba vers le Katanga, où il devait être assassiné, même si cela n’est jamais explicitement écrit », explique l’avocat. Une manière de rappeler que l’absence de mots explicites n’efface pas l’intention ni la responsabilité.
Justice, mémoire et responsabilité

Au-delà de la personne d’Étienne Davignon, ce dossier renvoie à une question plus large : celle de la responsabilité des anciennes puissances coloniales dans les violences politiques qui ont accompagné les indépendances africaines. L’assassinat de Patrice Lumumba, en janvier 1961, reste l’un des symboles les plus puissants de l’ingérence étrangère en Afrique postcoloniale.
Pour la famille Lumumba, l’enjeu n’est pas seulement judiciaire, il est historique. « Pour savoir là où on veut aller, on doit savoir d’où on vient », affirme Mehdi Lumumba, petit-fils de l’ancien Premier ministre congolais. « C’est la quête de justice, la quête de vérité ». Une déclaration qui résume l’attente de nombreux Africains face à un passé colonial encore mal assumé.
Un éventuel procès en Belgique aurait une portée considérable. Il pourrait établir des responsabilités individuelles, là où jusqu’ici seule une responsabilité morale collective a été reconnue. Il enverrait aussi un signal fort. Celui que certains crimes, même anciens, ne peuvent être définitivement enterrés au nom du confort juridique ou du temps écoulé.
La décision attendue le 17 mars prochain dira si la justice belge accepte d’ouvrir un procès ou si elle referme, une fois de plus, le dossier Lumumba. Mais quelle que soit l’issue judiciaire, une chose est désormais acquise : l’histoire refuse de se taire. À défaut de verdict, le procès de Patrice Lumumba se poursuit dans la conscience collective africaine. Et tant que la vérité ne sera pas pleinement établie, l’indépendance du Congo et celle de l’Afrique restera inachevée.

