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L'investigateur Africain > Blog > Analyse > Mali : la coalition de Dicko peut-elle vraiment changer la donne ?
Analyse

Mali : la coalition de Dicko peut-elle vraiment changer la donne ?

Steven WILSON
Dernière mise à jour : décembre 5, 2025 11:53 am
Steven WILSON
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15 Min de lecture
Mali : la coalition de Dicko peut-elle vraiment changer la donne ?
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Dans un Mali sous emprise militaire où l’espace démocratique se rétrécit de jour en jour, l’émergence d’une nouvelle force d’opposition structurée est un événement politique majeur. Annoncée début décembre 2023, la « Coalition des Forces pour la République (CFR) » se présente comme un front de résistance face aux autorités de transition qui dirigent le pays depuis le coup d’État d’août 2020.

Contents
  • Mahmoud Dicko : Le retour de l’influent guide moral
  • Étienne Fakaba Sissoko : La cheville ouvrière et la voix de l’exil
  • Les piliers d’un retour à l’ordre constitutionnel
  • La désobéissance comme levier d’action face à la junte militaire malienne
  • Le pari audacieux du dialogue avec les groupes armés
  • Mobiliser dans un climat de peur et de répression
    • Le défi de la légitimité et de la représentativité

Cette initiative, portée par des figures emblématiques comme l’influent imam Mahmoud Dicko et l’universitaire en exil Étienne Fakaba Sissoko, ambitionne de restaurer l’ordre constitutionnel par des moyens non-violents. Elle intervient dans un contexte de crise sécuritaire multidimensionnelle, de difficultés économiques croissantes et d’une répression systématique de toute voix dissidente. Le défi est immense : comment mobiliser une population et fissurer un pouvoir militaire qui a fait de la souveraineté son unique boussole, tout en qualifiant toute opposition de trahison ? Cet article propose d’analyser en profondeur la genèse et les acteurs de cette coalition clandestine, de décrypter sa feuille de route audacieuse et d’évaluer sa viabilité et ses perspectives réelles pour infléchir la trajectoire politique actuelle du Mali.

La naissance de la Coalition des Forces pour la République (CFR) n’est pas un acte spontané, mais l’aboutissement d’une convergence de frustrations et de volontés face à la gouvernance de la junte. Elle rassemble des personnalités de divers horizons, souvent contraintes à l’exil ou au silence, unies par la sauvegarde des acquis démocratiques et républicains. La composition de ce mouvement, en partie secrète pour des raisons sécuritaires, révèle une tentative de fédérer au-delà des clivages traditionnels. L’objectif est de construire une alternative crédible au régime militaire, en s’appuyant sur des figures morales et intellectuelles reconnues pour leur engagement passé en faveur de l’État de droit au Mali.

Mahmoud Dicko : Le retour de l’influent guide moral

Au cœur de cette nouvelle dynamique se trouve l’imam Mahmoud Dicko, une personnalité incontournable de l’histoire récente du Mali. Ancien président du Haut Conseil Islamique, il fut la figure de proue du Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP), qui a catalysé la contestation populaire menant à la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta en 2020. Sa capacité à mobiliser des foules immenses lui confère une influence qui dépasse largement les cercles partisans. Après une période de retrait et de silence, notamment passée en partie en Algérie, son retour sur le devant de la scène donne à la Coalition des Forces pour la République un poids symbolique considérable.

Selon son porte-parole, son rôle n’est pas celui d’un chef politique aspirant au pouvoir, mais celui d’un « référent républicain ». Sa mission serait de faciliter le dialogue et de « rétablir la confiance entre les Maliens ». Cette posture vise à rassurer sur la nature laïque et républicaine du mouvement. Elle permet aussi de contrer les accusations passées de connivence avec l’islamisme radical, souvent utilisées par ses détracteurs pour discréditer son action. Le retour de Mahmoud Dicko est un signal clair que l’opposition au Mali, bien que muselée, cherche à se réorganiser.

Étienne Fakaba Sissoko : La cheville ouvrière et la voix de l’exil

Si l’imam Dicko incarne le capital symbolique et moral de la CFR, l’universitaire Étienne Fakaba Sissoko en est la cheville ouvrière et le porte-parole officiel. Son parcours personnel illustre la répression subie par les voix critiques sous la transition. Cet économiste et professeur respecté a été emprisonné pour ses opinions avant de prendre le chemin de l’exil, d’où il coordonne la communication du mouvement. Son profil intellectuel apporte une caution académique et une rationalité au discours de cette nouvelle forme d’opposition au Mali.

Sa présence en tant que chrétien engagé aux côtés d’un leader musulman est un message politique fort contre les divisions confessionnelles. Il articule la vision de la CFR avec clarté, insistant sur le fait que le nom même de la coalition est un engagement solennel à préserver l’intégrité territoriale, la démocratie et les valeurs laïques. Son rôle est crucial pour structurer le message, le porter sur la scène médiatique internationale et donner un visage rationnel et moderne à cette initiative de résistance.

Au-delà de ses deux figures de proue, la force de la Coalition des Forces pour la République réside dans sa capacité annoncée à rassembler une large frange de la société. Selon ses fondateurs, elle agrège des membres de partis politiques récemment dissous par la junte, des activistes pro-démocratie et des citoyens anonymes. Le choix de ne pas divulguer l’identité de ses membres basés au Mali est une nécessité stratégique pour garantir leur sécurité. Cette clandestinité, bien que contraignante, est érigée en méthode d’action pour déjouer la surveillance. Étienne Fakaba Sissoko a promis que les membres en exil sortiraient progressivement de l’ombre pour démontrer le poids et la représentativité du mouvement, contrant ainsi l’argument selon lequel la coalition serait une coquille vide.

Le programme de la Coalition des Forces pour la République, détaillé dans son communiqué fondateur, s’articule autour d’objectifs clairs. Il ne s’agit pas seulement de critiquer la junte militaire au Mali, mais de proposer un plan d’action concret pour, selon ses termes, « sauver le pays ». Cette feuille de route repose sur la conviction que la solution à la crise malienne ne peut être exclusivement militaire et autoritaire, mais doit impérativement passer par le rétablissement de l’État de droit et un processus de réconciliation nationale audacieux.

Les piliers d’un retour à l’ordre constitutionnel

La finalité première de la coalition est sans équivoque : mettre fin à la transition militaire et restaurer la démocratie. Pour ce faire, le mouvement a défini plusieurs objectifs cardinaux qui forment le socle de son action :

  • Le retour à l’ordre constitutionnel : L’objectif principal est l’organisation d’élections libres et transparentes pour permettre un retour du pouvoir aux civils, conformément aux engagements initiaux des autorités de transition.
  • Le rétablissement des libertés fondamentales : La CFR dénonce la suspension des activités des partis politiques et la répression contre la presse et les voix dissidentes. Elle exige la libération des prisonniers d’opinion.
  • La protection des populations civiles : Le mouvement accuse les autorités d’incompétence face aux massacres de civils, affirmant que la « souveraineté » est devenue un slogan masquant une insécurité grandissante.
  • La préparation d’un dialogue national inclusif : Cet axe majeur constitue le pilier de leur stratégie de résolution de conflit, une proposition qui les distingue radicalement de la posture actuelle du gouvernement.

La désobéissance comme levier d’action face à la junte militaire malienne

Pour atteindre ses objectifs, la CFR prône une résistance non-violente et multiforme. Le communiqué fondateur qualifie la « résistance » de « devoir national ». Concrètement, cet appel se décline en plusieurs volets ciblés. Les citoyens maliens sont invités à la désobéissance civile, une notion qui englobe toutes formes d’actions pacifiques visant à contester l’autorité de la junte. Cette stratégie mise sur une paralysie progressive de l’appareil d’État autoritaire par une opposition interne et diffuse.

Plus spécifiquement, les militaires sont exhortés à la « désobéissance éthique », une formule forte les enjoignant à refuser d’exécuter des ordres jugés contraires à l’intérêt du peuple et à l’honneur de l’armée. Enfin, les magistrats sont appelés à la « résistance judiciaire », les encourageant à faire primer le droit et la justice sur les pressions politiques. L’idée sous-jacente est de miser sur la conscience individuelle des fonctionnaires et des citoyens pour gripper la machine du pouvoir.

Le pari audacieux du dialogue avec les groupes armés

L’aspect le plus saillant et le plus débattu du programme de la Coalition des Forces pour la République est sa volonté d’ouvrir un dialogue direct avec les principaux acteurs armés du conflit. Cette proposition inclut explicitement les chefs djihadistes maliens Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa, leaders du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM/JNIM), ainsi que les mouvements du Cadre Stratégique Permanent (CSP). La CFR soutient que cette approche, loin d’être une capitulation, est la seule voie réaliste pour mettre fin à une guerre qui dure depuis plus d’une décennie. Elle fait écho aux recommandations issues de plusieurs consultations nationales organisées par le passé. Le mouvement fixe cependant des lignes rouges claires : l’unité du Mali et le respect des principes républicains. Pour la CFR, refuser ce dialogue, c’est se condamner à une solution purement militaire qui a montré ses limites.

L’annonce de la création de la Coalition des Forces pour la République est une chose, mais sa capacité à influencer la scène politique malienne en est une autre. Le chemin est semé d’embûches, allant de la mobilisation populaire dans un climat de peur à la gestion d’une crise sécuritaire instrumentalisée par le pouvoir. Son succès dépendra de sa faculté à surmonter ces défis tout en proposant une alternative crédible à une population épuisée par des années de conflit et d’instabilité politique.

Mobiliser dans un climat de peur et de répression

Le principal obstacle pour la CFR est la peur. Si l’imam Dicko a démontré par le passé sa capacité à mobiliser, le contexte de 2024 est radicalement différent de celui de 2020. La junte a systématiquement démantelé l’espace civique : partis et associations jugés hostiles ont été dissous, manifestations interdites, et des voix critiques arrêtées pour de simples publications sur les réseaux sociaux. Dans ces conditions, transformer l’appel à la désobéissance civile en un mouvement de masse relève de la gageure. La stratégie clandestine est une réponse à cette répression, mais elle complique la coordination des actions. Le slogan « le temps de la peur est terminé », martelé par Étienne Fakaba Sissoko, doit encore se traduire en actes pour inspirer confiance et encourager l’adhésion populaire.

Le défi de la légitimité et de la représentativité

La CFR émerge à un moment où la junte militaire malienne justifie son maintien au pouvoir par l’impératif sécuritaire. Elle se présente comme le seul rempart contre le chaos, qualifiant toute opposition de complicité avec l’ennemi. Comme le souligne son porte-parole, « la crise devient l’alibi parfait pour que leur règne puisse perdurer ». Pour la Coalition des Forces pour la République, critiquer la stratégie militaire sans paraître antipatriotique est un exercice périlleux. De même, sa proposition de dialogue avec le GSIM, bien que potentiellement pragmatique, peut être facilement dépeinte par la propagande officielle comme une trahison, surtout dans un contexte où l’armée malienne mène des opérations d’envergure avec de nouveaux partenaires militaires.

Tant que la majorité de ses membres resteront anonymes, la CFR fera face à des procès en légitimité. Ses détracteurs ne manqueront pas de la présenter comme un groupuscule d’exilés déconnectés des réalités. La crédibilité du mouvement dépendra de sa capacité à prouver rapidement qu’il dispose de relais et d’un soutien significatifs à l’intérieur du pays. La sortie progressive de l’anonymat de ses membres à l’étranger sera un premier test crucial. La CFR doit convaincre qu’elle n’est pas seulement un projet de confrontation, mais bien un « projet de reconstruction » capable de rassembler toutes les forces vives de la nation, y compris au sein de l’appareil d’État et de l’armée.

L’émergence de la Coalition des Forces pour la République (CFR) marque un tournant potentiel dans la vie politique malienne sous la transition. En fédérant des figures comme Mahmoud Dicko autour d’un projet de restauration démocratique, ce mouvement envoie un signal fort : l’opposition à la junte, bien que muselée, n’est pas anéantie. La CFR se distingue par une approche audacieuse, alliant la promotion d’une résistance civile non-violente à une proposition de dialogue inclusif avec les groupes armés, une alternative frontale à la logique du « tout sécuritaire » du pouvoir de Bamako.

Cependant, les défis qui se dressent devant la coalition sont immenses. Elle devra surmonter le climat de peur, naviguer dans un contexte sécuritaire qui sert d’alibi au régime, et prouver sa propre légitimité. Le succès de la Coalition des Forces pour la République ne dépendra pas seulement du charisme de ses leaders, mais de sa capacité réelle à tisser un réseau clandestin solide et à convaincre qu’une autre voie est possible pour le Mali.

Les prochains mois seront déterminants pour voir si cet appel à la « résistance républicaine » parvient à fissurer le monolithe du pouvoir militaire. Le Mali, et avec lui toute la région du Sahel, observe attentivement si cette nouvelle initiative peut rouvrir le chemin vers la paix et la démocratie.

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