Le Soudan du Sud s’engage-t-il enfin vers ses premières élections démocratiques post-indépendance, ou s’apprête-t-il à vivre un énième rendez-vous manqué ? Ce lundi, le président de la Commission électorale nationale (NEC), Abednego Akok Kachuol, a confirmé la tenue des scrutins législatifs et présidentiel pour le 22 décembre prochain. Cette annonce tente de clore une série de reports incessants.
Initialement prévues pour 2022 au terme de la période de transition de l’accord de paix, les élections avaient été repoussées une première fois à 2024, avant d’être de nouveau décalées à cette fin d’année. Mais à seulement six mois de l’échéance, la déclaration de la commission s’apparente davantage à un cri d’alarme politique qu’à une certitude logistique, tant les obstacles structurels accumulés menacent la viabilité même du processus.
Report perpétuel, les cicatrices d’un accord de paix inachevé
Pour comprendre l’ajournement systématique du calendrier électoral, il faut remonter aux fondements de l’Accord revitalisé sur le règlement du conflit au Soudan du Sud (R-ARCSS) signé en 2018 entre le président Salva Kiir et son rival, l’ancien chef rebelle et premier vice-président Riek Machar. Cet accord de partage du pouvoir devait stabiliser le plus jeune pays d’Afrique, plongé dès 2013, soit deux ans seulement après son indépendance du Soudan, dans une guerre civile dévastatrice. Cependant, l’application des clauses clés de cet accord a souffert d’un manque de volonté politique flagrant et d’une défiance mutuelle entre les deux leaders.
Le retard chronique dans la mise en œuvre de la transition s’explique par l’incapacité des deux camps à parachever l’unification des forces armées rivaux en une seule armée nationale, à rédiger une constitution permanente et à mener un recensement général de la population indispensables pour délimiter les circonscriptions électorales. En l’absence de ces prérequis institutionnels, chaque échéance s’est transformée en un facteur de risque de reprise des hostilités, poussant les parrains de l’accord à consentir à des prolongations successives de la transition.
L’asphyxie financière et le chaos sécuritaire; les obstacles d’ici en décembre
Malgré la date gravée dans le marbre du 22 décembre, plusieurs facteurs critiques pourraient forcer un nouveau glissement du calendrier. Le premier écueil est d’ordre financier et technique. Le président de la commission électorale a révélé une situation budgétaire catastrophique. Sur un budget total estimé à 250 millions de dollars indispensables pour acquérir le matériel électoral, recruter les agents et déployer les bureaux, l’institution n’a reçu à ce jour que 21 millions de dollars de la part du gouvernement de Juba. Abednego Akok Kachuol a publiquement exhorté l’exécutif à combler les « lacunes juridiques existantes » et à répondre aux « besoins fondamentaux dans les plus brefs délais », sous peine de paralysie opérationnelle totale.
Le second obstacle majeur réside dans la persistance d’une insécurité chronique à travers le pays. Si les combats à grande échelle ont diminué à Juba, les violences intercommunautaires et les attaques de groupes armés non signataires de l’accord de 2018 continuent de ravager les provinces reculées. Sans une sécurisation stricte du territoire, l’enregistrement des électeurs et la distribution des urnes seront impossibles dans de nombreuses régions. De plus, la crise humanitaire majeure, aggravée par les répercussions du conflit au Soudan voisin et l’afflux massif de réfugiés, sature les capacités de gestion de l’État sud-soudanais.
Soudan du Sud, légitimité démocratique ou retour au conflit ?
L’enjeu de cette élection de décembre dépasse la simple formalité démocratique ; il s’agit d’une question de survie pour l’État sud-soudanais. Pour le président Salva Kiir, ce scrutin est l’occasion de troquer une légitimité de transition contestée contre une onction populaire directe, consolidant son pouvoir. À l’inverse, pour Riek Machar et l’opposition, l’enjeu est de s’assurer que le vote se déroule de manière transparente et inclusive, afin d’éviter une marginalisation définitive qui pourrait les pousser à reprendre les armes.
Si les conditions techniques, financières et sécuritaires ne sont pas réunies à temps, imposer un scrutin à marche forcée le 22 décembre comporterait le risque d’aboutir à un vote contesté et exclusif, susceptible de replonger le pays dans la guerre civile. Le Soudan du Sud se retrouve ainsi face à un dilemme géopolitique crucial : choisir entre un nouveau report qui acterait la faillite de la transition politique, ou organiser une élection précaire capable de rallumer les pires tensions identitaires du pays.

