L’Éthiopie, deuxième géant démographique du continent et cœur institutionnel de l’Afrique en tant que siège de l’Union africaine, retient son souffle. Quelques jours après la tenue des élections législatives, la Commission électorale nationale (NEBE) s’active pour centraliser les données. Alors que les résultats globaux étaient attendus pour ce jour, l’immensité du territoire et la complexité des opérations sur le terrain imposent un rythme plus lent que prévu.
Le dépouillement, entamé dès la fermeture des bureaux, se poursuit activement dans plusieurs régions clés comme le Sidama, le Gambella, l’Amhara, la Somalie et en grande partie au sein de la capitale, Addis-Abeba. Ce ralentissement s’explique par la forte affluence des électeurs qui a contraint les autorités à prolonger les votes jusqu’à minuit dans de nombreuses localités, retardant mécaniquement le traitement des procès-verbaux.
Les grands enjeux d’un scrutin sous haute tension en Éthiopie
L’enjeu principal de ces législatives réside dans la composition de la Chambre des représentants des peuples, forte de plus de 500 sièges. Ce sont ces futurs députés qui auront la lourde responsabilité d’élire le Premier ministre et de définir le cap politique du pays pour les années à venir. Pour le Parti de la prospérité au pouvoir, l’objectif est d’asseoir sa légitimité et d’obtenir une majorité confortable pour mener à bien ses réformes économiques et institutionnelles.
Cependant, le véritable défi de ce scrutin dépasse le simple cadre arithmétique. Il s’agit avant tout de tester la résilience démocratique de l’Éthiopie face aux forces de polarisation ethnique et régionale qui menacent sa stabilité. Pour le gouvernement fédéral, la réussite de ces élections est un argument crucial pour rassurer les partenaires internationaux et stabiliser une économie mise à rude épreuve par les crises successives.
Le paradoxe des inscriptions, pourquoi si peu d’électeurs sur 130 millions d’habitants ?
L’un des points les plus intrigants de cette analyse réside dans l’écart entre la population globale et le nombre d’inscrits sur les listes électorales. Sur une population estimée à plus de 130 millions d’habitants, un peu plus de 50 millions d’Éthiopiens se sont inscrits pour voter. Ce taux d’inscription, qui peut sembler faible à première vue, s’explique par plusieurs facteurs structurels et conjoncturels :
Une démographie extrêmement jeune; l’Éthiopie possède l’une des populations les plus jeunes au monde. Une part considérable des 130 millions d’habitants est mineure et n’a donc pas atteint l’âge légal pour voter, ce qui réduit mécaniquement le corps électoral théorique. Pour l’impact de l’insécurité et des déplacements de populations; les conflits internes et l’instabilité chronique dans certaines zones ont provoqué d’importants déplacements de populations. Des millions de personnes déplacées à l’intérieur de leurs propres frontières font face à des difficultés administratives majeures pour s’enregistrer, loin de leur district d’origine.
Le désenclavement et la logistique défaillante constituent d’autres facteurs. Dans les régions rurales et enclavées, l’accès aux centres d’inscription de la NEBE reste un défi quotidien. Le manque d’infrastructures de communication et de transport décourage une partie des citoyens d’entreprendre les démarches d’enrôlement.
Des anomalies régionales et la marginalisation persistante du Tigré
Si les opérations électorales se sont déroulées normalement dans près de 50 000 bureaux de vote à travers le pays, le scrutin a été entaché d’anomalies majeures liées au contexte sécuritaire. La présidente de la Commission électorale, Melatework Hailu, a fait état d’incidents notables dans les régions traditionnellement instables de l’Oromia et de l’Amhara. Au total, 143 bureaux de vote n’ont pas pu ouvrir leurs portes pour des raisons de sécurité évidentes, privant temporairement de nombreux citoyens de leur droit civique sans perspective claire d’un vote de rattrapage. Dans la capitale, la présence massive et visible des forces armées témoigne de la fébrilité des autorités face aux risques de débordements post-électoraux.
L’ombre la plus lourde sur la légitimité globale de ce scrutin reste l’absence totale de la région du Tigré. Pour la sixième année consécutive, cette province septentrionale ne participe pas à la désignation des représentants fédéraux. Cette absence prolongée au Parlement aggrave la marginalisation de la région et complique sérieusement le processus de réconciliation nationale initié après les conflits armés dévastateurs. Sans une intégration politique de toutes ses composantes régionales, l’Éthiopie aura de grandes difficultés à transformer l’issue de ces législatives en un véritable levier de paix durable.

