La finale de la Coupe d’Afrique des nations entre le Sénégal et le Maroc aurait pu laisser des traces durables. Une rencontre électrique, une fin chaotique, des tensions dans les tribunes, des invectives sur les réseaux sociaux et des procédures judiciaires engagées. Tous les ingrédients étaient réunis pour transformer un événement sportif en crise diplomatique larvée. Pourtant, dix jours après ce match à haute intensité émotionnelle, Dakar et Rabat affichent un tout autre visage.
En visite officielle au Maroc, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a tenu à poser les mots justes. L’amitié sénégalo-marocaine est « plus forte que les émotions ». Une déclaration loin d’être anodine. Elle marque la volonté des deux États de désamorcer toute lecture conflictuelle et de replacer l’épisode sportif à sa juste place, celle d’un incident conjoncturel, incapable d’ébranler une relation stratégique construite sur plusieurs décennies.
Quand le sport menace de déborder la diplomatie

La finale de la CAN du 18 janvier restera comme l’une des plus tendues de l’histoire récente de la compétition. Arbitrage contesté, pénalty controversé, envahissement du terrain, interruption prolongée du jeu. Le football a momentanément cessé d’être un simple sport pour devenir un exutoire émotionnel collectif. Sur les réseaux sociaux, supporters sénégalais et marocains se sont livrés à une guerre de récits, parfois violente, nourrissant un climat délétère.
Dans ce contexte, le risque était réel de voir ces tensions populaires contaminer le champ politique. Les images de supporters sénégalais poursuivis pour hooliganisme, combinées à la forte présence de ressortissants sénégalais au Maroc, auraient pu alimenter des crispations identitaires ou diplomatiques. D’autant plus que le Sénégal constitue la première nationalité étrangère résidant au royaume, dans un pays où la question migratoire est devenue centrale.
C’est précisément ce scénario que Dakar et Rabat ont voulu éviter. En affirmant que sa visite n’était pas « un voyage d’apaisement » mais de « confirmation et de refondation », Ousmane Sonko a opéré un déplacement stratégique du débat. Le message est clair. Les excès émotionnels doivent être reconnus, mais ils ne sauraient être confondus avec des fractures politiques ou culturelles. Une lecture que partage le gouvernement marocain, soucieux de ne pas laisser l’émotion sportive brouiller une relation bilatérale jugée essentielle.
Une relation bilatérale ancrée dans des intérêts profonds
Si l’épisode de la CAN a fait du bruit, il n’a pas remis en cause l’architecture profonde des relations sénégalo-marocaines. Comme l’a rappelé le Premier ministre marocain Aziz Akhannouch, ce partenariat repose sur des bases humaines, religieuses, économiques et politiques solides. Le Maroc et le Sénégal partagent une longue tradition de coopération sud-sud, renforcée par des échanges constants dans les domaines de l’investissement, de l’éducation et de la formation.
La signature de 17 accords de coopération à l’issue de la commission mixte illustre cette réalité. Enseignement supérieur, agriculture, industrie, économie numérique. Ces secteurs ne relèvent pas du symbolique, mais du structurant. Ils traduisent une volonté commune de bâtir une complémentarité économique durable, dans un contexte africain marqué par la recherche de nouveaux modèles de développement et d’intégration régionale.
Au-delà des accords, la tenue annoncée d’un forum économique maroco-sénégalais confirme que les deux capitales voient plus loin que la séquence sportive. Pour Dakar, le Maroc demeure un partenaire clé dans l’accès aux investissements, au financement et à l’expertise technique. Pour Rabat, le Sénégal reste une porte d’entrée stratégique vers l’Afrique de l’Ouest et un allié politique crédible sur la scène continentale.
La gestion de l’après-CAN par Dakar et Rabat révèle une maturité diplomatique rare à l’ère des emballements numériques et des émotions instantanées. En refusant de laisser le sport dicter l’agenda politique, le Sénégal et le Maroc rappellent une vérité essentielle : les relations entre États ne se jouent pas dans les tribunes, mais dans la durée, la vision et les intérêts partagés.
En transformant une tempête émotionnelle en opportunité de réaffirmation stratégique, les deux pays livrent une leçon précieuse au continent. Celle d’une diplomatie capable d’absorber les passions populaires sans s’y dissoudre. Car si le football fait vibrer les peuples, seuls les choix politiques éclairés écrivent l’histoire.

