Mercredi 21 janvier marque un tournant silencieux mais lourd de conséquences dans les relations entre les États-Unis et une partie du monde. Sans annonce spectaculaire ni décret martelé en prime time, Washington a suspendu toutes les demandes de visas d’immigration permanente pour 75 pays, dont 26 États africains. Derrière cette décision administrative se cache une réalité brutale. Pour des milliers de familles africaines, le rêve américain vient d’être placé en sursis.
Officiellement, il s’agit d’un « gel provisoire », le temps de revoir en profondeur le système d’attribution des visas. Officieusement, cette mesure s’inscrit dans la droite ligne de la politique migratoire dure promise et assumée par Donald Trump depuis son retour au pouvoir. Une politique qui, sous couvert de rationalité économique, redessine une hiérarchie mondiale des mobilités où l’Afrique semble, une fois de plus, reléguée du mauvais côté de la barrière.
Une décision migratoire aux accents idéologiques

Contrairement aux visas touristiques, ce sont les visas dits « longs » permettant regroupement familial, immigration professionnelle, installation durable qui sont concernés. Autrement dit, les parcours de vie, et non les simples séjours, sont directement visés. Le Département d’État justifie cette suspension par la nécessité d’évaluer si les migrants issus de certains pays ne constituent pas une « charge excessive » pour le système social américain.
Le communiqué du 7 janvier est sans ambiguïté. Certains ressortissants étrangers bénéficieraient d’aides sociales à des niveaux jugés « inacceptables ». Le président Trump, fidèle à sa rhétorique, tranche. Les immigrants doivent être « financièrement autonomes » et ne pas « vivre aux dépens du peuple américain ». Cette logique marque un glissement clair : l’immigration n’est plus perçue comme un apport humain ou économique potentiel, mais comme un risque budgétaire à neutraliser.
Pour Jeff Hawkins, ancien ambassadeur américain à Bangui, le message est limpide : « On a ciblé des pays. On a dit : “Ceux-là, on ne veut pas trop qu’ils viennent aux États-Unis.” » Une déclaration qui met à nu ce que beaucoup soupçonnaient déjà. Derrière les critères techniques se cache un tri géopolitique assumé.
L’Afrique face à un mur migratoire et diplomatique

La liste des pays africains concernés est longue et révélatrice : Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Nigeria, Maroc, RDC, Ghana, Rwanda, Tunisie, Togo, entre autres. Des États aux profils très différents, mais réunis sous une même étiquette implicite : celle de pays à « risque migratoire ».
Les implications sont multiples. Sur le plan social d’abord, des milliers de procédures de regroupement familial sont suspendues, plongeant des familles dans l’incertitude. Sur le plan économique ensuite pour de nombreux Africains qualifiés, l’accès au marché du travail américain déjà très sélectif devient encore plus hypothétique. Enfin, sur le plan symbolique, cette décision envoie un signal fort. L’Afrique n’est pas perçue comme un partenaire, mais comme une variable à contenir.
Cette mesure pourrait aussi s’inscrire dans la durée. Le Département d’État précise que le gel restera en vigueur tant que Washington ne pourra garantir que les nouveaux migrants ne « puisent pas dans les richesses du peuple américain ». Une formulation lourde de sens, qui transforme l’hospitalité en soupçon permanent.
Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a déjà fait révoquer plus de 100 000 visas, expulsé plus de 605 000 personnes et poussé 2,5 millions d’autres à quitter le territoire américain « volontairement ». Le gel des visas pour 26 pays africains s’inscrit donc dans une mécanique bien huilée, où la migration devient un levier politique autant qu’un marqueur idéologique. Mais au-delà des chiffres et des procédures, une question demeure : que révèle cette décision du monde qui se dessine ? Un monde où la mobilité n’est plus un droit à négocier, mais un privilège à mériter. Un monde où les frontières ne se ferment pas seulement avec des murs, mais avec des critères financiers, sanitaires et géopolitiques.
En gelant les visas, l’Amérique n’a pas seulement suspendu des dossiers. Elle a suspendu des destins. Et face à cette réalité, l’Afrique devra, plus que jamais, repenser sa place dans un ordre mondial qui trie, exclut… et avance sans regarder derrière lui.

