Après trois jours de grève, le silence est revenu dans les studios de Gabon 1ère, de Radio Gabon et de Télédiffusion du Gabon. Le journal télévisé a retrouvé son format habituel, les ondes se sont remises à vibrer, et les autorités peuvent souffler. Officiellement, le mouvement social déclenché le 22 janvier par les agents des médias publics a été suspendu à la suite d’engagements pris par le ministre de la Communication. Une désescalade qui donne l’illusion d’un retour à la normale.
Mais derrière cette accalmie se cache une crise bien plus profonde, enracinée dans des années de promesses non tenues, de réformes inachevées et de délabrement matériel. Car si la grève est suspendue, les maux qui rongent l’audiovisuel public gabonais, eux, restent entiers. Cette séquence sociale révèle, une fois encore, la fragilité d’un secteur stratégique pour l’information, la cohésion nationale et la démocratie.
Une grève symptomatique d’un malaise ancien
À l’origine de la mobilisation, des revendications loin d’être nouvelles. Les professionnels des médias publics réclament depuis des années l’adoption d’un statut particulier des communicateurs, le paiement de primes promises, la revalorisation des subventions de l’État et l’aboutissement des réformes de l’audiovisuel public. Autant de dossiers régulièrement évoqués, rarement conclus.
Pour Hervé Nzigué, président du Syndicat des professionnels de la communication (Syprocom), la suspension de la grève relève d’un acte de bonne foi : « La base a décidé de respecter la parole de monsieur le ministre et de surseoir momentanément au mouvement de grève ». Le mot-clé est là : momentanément. Les agents ne parlent ni de victoire ni de résolution, mais d’un sursis, accordé à des autorités désormais attendues au pied du mur.
Cette grève a aussi révélé les conditions de travail extrêmement précaires dans lesquelles évoluent les journalistes et techniciens des médias d’État. Avec un budget annuel d’environ 60 millions de francs CFA à peine 91 000 euros, la télévision nationale fonctionne à flux tendu, incapable d’investir dans du matériel moderne ou d’assurer une production éditoriale ambitieuse. À ce niveau de financement, l’information publique survit plus qu’elle ne se développe.
Des médias publics sinistrés dans un contexte politique sensible
La situation matérielle des médias d’État illustre aussi de manière brutale leur marginalisation. La Maison de la radio, qui abrite Gabon 1ère et Radio Gabon, porte encore les stigmates du bombardement de janvier 2019, lors de la tentative de coup d’État contre Ali Bongo. Six ans plus tard, les locaux restent en ruines. Une image lourde de sens. C’est-à-dire celle d’un audiovisuel public littéralement et symboliquement détruit, sans reconstruction à la hauteur de son rôle.
Or, les médias publics ne sont pas de simples outils administratifs. Ils constituent un pilier central de l’espace public, particulièrement dans un pays en transition politique. Leur affaiblissement pose un problème démocratique majeur. Comment informer, expliquer et accompagner les réformes sans un service public de l’information crédible, professionnel et indépendant ?
La suspension de la grève intervient aussi dans un contexte où les autorités de transition sont attendues sur leur capacité à rompre avec les pratiques du passé. Réformer l’audiovisuel public, ce n’est pas seulement améliorer les salaires ou les infrastructures ; c’est repenser la gouvernance des médias, leur autonomie éditoriale et leur place face aux médias privés et aux réseaux sociaux, de plus en plus influents. La reprise des programmes sur Gabon 1ère et Radio Gabon n’est donc pas une fin, mais un avertissement. Celui d’un secteur à bout de souffle, qui accepte de suspendre sa colère, mais pas de renoncer à ses droits. Si les engagements pris ne sont pas suivis d’actes concrets, la grève pourrait n’avoir été qu’un prélude.
Le Gabon veut-il des médias publics de façade ou un véritable service public de l’information ? Tant que cette interrogation restera sans réponse claire, chaque journal télévisé diffusé sera moins le signe d’une normalité retrouvée que celui d’un équilibre fragile, prêt à se rompre de nouveau.

