Le samedi 31 janvier marquera la fin d’une époque discrète mais lourde de sens. En effet, le dernier vol direct d’Air France entre Paris et Bangui décollera avant que la ligne ne soit définitivement suspendue. Officiellement, aucune justification détaillée. Officieusement, une équation économique devenue défavorable. Mais en Centrafrique, la décision dépasse largement la question de rentabilité aérienne. Elle touche au symbole, à la souveraineté, et à une relation franco-centrafricaine déjà fragilisée.
Car cette liaison n’était pas qu’un simple trajet commercial. Elle représentait le dernier lien aérien direct entre Bangui et l’Europe, une fenêtre ouverte sur le monde pour un pays enclavé, dépendant de ses connexions extérieures pour le commerce, la diplomatie, l’aide humanitaire et les échanges humains. Sa disparition résonne comme un nouveau signal de marginalisation.
Une décision économique aux conséquences bien politiques

Air France affirme modifier sa desserte sans fournir d’explication publique détaillée. Pourtant, les éléments avancés en coulisses sont connus : faible fréquentation, taxes locales jugées élevées, hausse du coût du carburant et allongement des trajets dû à l’interdiction de survol du Niger. Résultat : une ligne déficitaire, maintenue jusqu’ici sous perfusion, devient insoutenable dans une logique strictement commerciale.
À partir de février, Bangui ne sera donc plus accessible depuis Paris que par correspondance via Yaoundé, grâce à un partenariat avec Afrijet FlyGabon. Une solution technique, certes, mais qui allonge les temps de trajet, augmente les coûts pour les passagers et réduit l’attractivité du pays pour les investisseurs, les diplomates et les organisations internationales.
Cette décision illustre une réalité brutale. L’isolement aérien renforce l’isolement économique. Pour un pays comme la Centrafrique, déjà confronté à des défis sécuritaires et logistiques majeurs, perdre une liaison directe signifie perdre en compétitivité, en visibilité et en capacité d’attraction.
Une affaire commerciale devenue dossier diplomatique sensible

À Bangui, la décision est vécue comme une humiliation. Selon plusieurs sources, elle aurait provoqué la colère du président Faustin-Archange Touadéra, au point que le gouvernement centrafricain a convoqué l’ambassadeur de France pour demander des explications. L’affaire est même remontée jusqu’à l’Élysée, signe que le sujet dépasse largement le cadre d’une simple stratégie d’entreprise.
Certes, Air France est une société privée. Mais l’État français en reste le premier actionnaire, avec près de 28 % du capital. Cette réalité alimente la perception, en Centrafrique, d’une décision politique déguisée en choix économique. D’autant plus que cette suspension intervient à contretemps d’une feuille de route bilatérale conclue en avril 2024, censée apaiser les relations entre Paris et Bangui après des années de tensions.
Dans un contexte où la France a déjà vu son influence reculer en Centrafrique, cette décision renforce le sentiment d’abandon et ouvre un espace stratégique à d’autres partenaires internationaux, prêts à combler le vide laissé y compris dans le secteur du transport aérien.
Quand le ciel se ferme, le message est clair

La fin des vols directs Paris–Bangui n’est pas qu’une ligne rayée sur un tableau d’horaires. C’est un message silencieux mais puissant envoyé à un pays déjà en quête de reconnaissance et de connexions. En aviation comme en diplomatie, les routes qui se ferment parlent parfois plus fort que les discours officiels.
Pour la Centrafrique, l’enjeu dépasse le confort des voyageurs : il touche à son désenclavement, à son image et à sa place dans le monde. Pour la France, la question est tout aussi stratégique : peut-on encore prétendre maintenir une relation équilibrée quand le dernier pont aérien direct est coupé ? Dans le ciel comme sur le terrain diplomatique, chaque décollage compte. Et chaque abandon laisse des turbulences durables.

