Les mosquées de Djenné au Mali, érigées au XIVe siècle, conservent une température interne confortable sans climatisation. Les cours centrales des habitats traditionnels favorisaient naturellement la ventilation croisée et les échanges collectifs. Les murs en terre comprimée régulaient l’humidité intérieure de façon instinctive. Pourtant, en traversant les villes africaines contemporaines, on observe un phénomène troublant : les architectes africains construisent en oubliant l’Afrique.
Pendant des millénaires, l’architecture africaine s’est développée selon une logique simple mais puissante : répondre intelligemment aux réalités climatiques, aux modes de vie collectifs et aux ressources disponibles localement. Ces principes n’étaient pas des archaïsmes, mais des solutions avant-garde qui anticipaient ce que le monde occidental recherche aujourd’hui en termes de durabilité et d’efficacité énergétique.
Cependant, le paysage urbain africain contemporain raconte une histoire différente. Entre l’héritage colonial, l’influence de la mondialisation et les pressions du marché immobilier, une rupture architecturale s’est installée. Les bâtiments construits sur le continent imitent désormais Paris, Dubaï ou Londres, sans correspondre à leurs contextes locaux. Ce phénomène ne résulte pas d’une ignorance des architectes africains, mais plutôt d’un système éducatif eurocentrique, d’une demande clientèle occidentalisée et d’une absence de valorisation des alternatives locales.
L’héritage colonial : comment l’Occident a imposé son modèle urbain

L’architecture coloniale n’a pas été un simple transfert de styles. Elle a constitué un instrument de domination territoriale et culturelle. En implantant les boulevards haussmanniens de Paris à Dakar, en construisant des édifices administratifs en style néoclassique à Abidjan ou en gérant l’espace urbain selon les normes eurocentriques, les puissances coloniales ont imposé une logique spatiale fondamentalement incompatible avec les modes de vie africains.
Ce processus a créé une dualité persistante : d’un côté, une architecture officielle, importée, représentant le pouvoir colonial ; de l’autre, des habitats populaires construits par autoconstruction, où les principes locaux subsistaient mais restaient marginalisés. Même après les indépendances, cette hiérarchie s’est maintenue. Les gouvernements post-coloniaux, cherchant à affirmer leur modernité, ont souvent amplifié cette tendance en encourageant l’importation de modèles occidentaux considérés comme plus prestigieux.
Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les indépendances n’ont pas marqué un retour aux principes architecturaux locaux. Au contraire, les nouveaux États africains ont renforcé leur dépendance aux modèles étrangers, parfois poussés par des bailleurs de fonds internationaux exigeant des normes occidentales de construction.
Le Burkina Faso figure parmi les rares exceptions, avec un engagement durable envers une architecture authentiquement africaine. Néanmoins, même dans ce contexte favorable, les projets respectant vraiment les logiques locales restent largement minoritaires.
La logique oubliée : les concepts architecturaux africains que le monde redécouvre
1. L’organisation collective de l’espace : du désaveu à la reconnaissance internationale

Traditionnellement, l’architecture africaine pensait l’espace de manière profondément collective. La cour centrale, les circulations ouvertes, les zones de passage perméables n’étaient pas des éléments mineurs : ils constituaient le fondement même de la conception urbaine. La maison n’était pas un bloc fermé, hermétique, mais un ensemble de microespaces liés, encourageant naturellement les échanges, la coopération et la surveillance collective.
Cette logique offrait des bénéfices mesurables : elle favorisait le soutien social, réduisait l’isolement et créait des espaces tampon thermique. Pourtant, à partir du XXe siècle, sous l’influence occidentale, les projets résidentiels africains ont progressivement copié le modèle occidental : des blocs individuels privatisés, des murs séparatifs, une orientation fermée répondant à la philosophie du « chacun chez soi, chacun dans sa bulle ».
Le paradoxe révélateur : ce concept d’espace collectif que l’Afrique avait mis de côté est devenu une référence architecturale majeure en Europe. Le projet NRG Tallet du cabinet BIG à Copenhague, acclamé internationalement, s’appuie entièrement sur l’idée d’espace collectif, de circulations ouvertes et de continuité entre intérieur et extérieur, précisément les principes que l’architecture africaine pratiquait depuis des siècles.
2. L’intelligence climatique perdue : quand la tradition anticipe la durabilité
L’architecture vernaculaire africaine intégrait une expertise climatique remarquable. Les architectes traditionnels utilisaient des murs épais pour l’inertie thermique, organisaient la ventilation croisée, protégeaient les façades du soleil, créaient des espaces filtrés et des zones tampons, concevaient des toitures massives ou légères selon les régions. Aucune énergie externe n’alimentait ces systèmes, tout reposait sur la compréhension intuitive mais scientifiquement valide du climat local.
Aujourd’hui, malgré les déclarations de nombreux architectes africains affirmant concevoir « avec le climat », la réalité révèle des vitrages non protégés, des façades orientées plein ouest, des toits non ventilés, des matériaux inadaptés. Ces erreurs ne résultent pas d’une ignorance technique, mais plutôt de budgets limités, des demandes client occidentalisées ou de la pression sociale à « faire moderne ».
Or, le marché mondial recherche précisément ces bâtiments « passifs », des constructions consommant 90% moins d’énergie que les normes conventionnelles. L’Afrique l’a déjà réalisé pendant des millénaires, avant de l’oublier.
| Élément Architectonique | Fonction Traditionnelle | Bénéfice Climatique | Pertinence Actuelle |
|---|---|---|---|
| Murs épais en terre | Inertie thermique | Régulation température diurne | Très élevée (économies énergétiques) |
| Ventilation croisée | Circulation air naturelle | Refroidissement passif | Très élevée (confort sans climatisation) |
| Ombrage stratégique | Protection solaire | Réduction gain thermique | Très élevée (adaptation changement climatique) |
| Espaces filtrés | Transition thermique | Ralentissement vent, réduction évaporation | Moyenne (moins appliquée aux climes arides) |
| Toitures ventilées | Évacuation chaleur | Réduction température intérieure | Très élevée (régions chaudes/humides) |
3. Les matériaux locaux : de la marginalisation à la reconnaissance écologique

La terre crue, le bois, les fibres végétales sont souvent dénigrer comme « matériaux archaïques ». Pourtant, d’un point de vue factuel, ce sont des ressources extrêmement performantes, écologiques, économiques, disponibles localement, réparables et parfaitement adaptées au climat africain.
Considérez la brique de terre comprimée (BTC). Techniquement, ce matériau rivalise avec le béton en termes de résistance, réduit l’empreinte carbone de construction et offre un confort thermique supérieur. Des matériaux comme la terre stabilisée ou les panneaux isolants en typha (une plante aquatique) existent déjà et sont déployés à petite échelle au Sénégal, en Mauritanie et au Niger.
Néanmoins, très peu d’architectes africains explorent ces alternatives. Le problème : l’absence de filières locales structurées, la perception culturelle associant terre et pauvreté, et la préférence du marché pour les matériaux importés, jugés plus modernes ou plus prestigieux.
4. L’identité architecturale : au-delà de la décoration, une méthode de conception
Or, l’identité architecturale n’est pas un décor appliqué en dernier lieu. Elle est une méthode, une manière de penser l’espace, d’organiser les relations sociales et de hiérarchiser les usages. Historiquement, de nombreuses civilisations africaines (Ashanti, Dogon, Yoruba, Bantu) possédaient des systèmes spatiaux extrêmement précis. Ces systèmes n’étaient pas des styles interchangeables, mais des logiques de conception profondément liées aux cosmologies locales, aux structures sociales et aux besoins climatiques.
- L’héritage colonial : comment l’Occident a imposé son modèle urbain
- La logique oubliée : les concepts architecturaux africains que le monde redécouvre
- 1. L’organisation collective de l’espace : du désaveu à la reconnaissance internationale
- 2. L’intelligence climatique perdue : quand la tradition anticipe la durabilité
- 3. Les matériaux locaux : de la marginalisation à la reconnaissance écologique
- 4. L’identité architecturale : au-delà de la décoration, une méthode de conception
- Les architectes qui comprennent cette différence
- Les obstacles systémiques : pourquoi l’écart persiste
- Les porteuses de changement : une nouvelle génération d’architectes africains
- Kunlé Adeyemi et David Adjaye
- Les solutions concrètes en action
- La question existentielle : qui sommes-nous architecturalement ?
Les architectes qui comprennent cette différence

Certains professionnels ont intégré cette distinction critique. Diébédo Francis Kéré, premier Africain lauréat du prix Pritzker en 2022, n’applique jamais des motifs africains superficiels. Ses projets, comme l’école primaire de Gando au Burkina Faso ou la rénovation du Parc National du Mali à Bamako, exemplifient une logique de conception enracinée dans le contexte local.
Kéré décrit son approche comme « à la croisée de l’utopie et du pragmatisme, puisant dans la tradition » et incarne ce que le jury Pritzker appelle « l’engagement pour la justice sociale ». Pour lui, construire signifie collaborer avec la communauté, utiliser les matériaux disponibles localement, et concevoir pour que les habitants puissent maintenir et transformer le bâtiment sans dépendre d’experts externes.
Mariam Kamara, architecte nigérienne fondatrice de l’Atelier Masōmī, applique une méthodologie similaire. Pour chaque projet, elle mène des enquêtes terrain approfondies : comment les futurs habitants vivent-ils ? Comment reçoivent-ils les invités ? Qu’est-ce qui leur permettrait de réduire la chaleur intérieure de façon passive ? Son projet Niamey 2000, logements durables et abordables, démontre qu’une architecture authentiquement africaine n’est pas un luxe réservé aux élites.
Ces architectes prouvent que la véritable identité émerge d’une conception systémique, pas d’une décoration finale.
Les obstacles systémiques : pourquoi l’écart persiste
Les écoles d’architecture africaines enseignent encore largement des normes occidentales. Les étudiants étudient Le Corbusier, l’architecture internationale et les codes de bâtiment conçus pour des contextes climatiques différents. L’absence de cours spécialisés sur l’architecture vernaculaire africaine, sur la climatisation passive ou sur la gestion des matériaux locaux pérennise l’écart.
Même lorsque les architectes connaissent les alternatives locales, les clients (gouvernements, investisseurs, ménages aisés) demandent ce qu’ils ont vu ailleurs. Un riche commerçant de Lomé souhaite une villa ressemblant à celle qu’il a visitée à Dubai. Un gouvernement veut un bâtiment administratif reflétant la « modernité internationale ». Cette demande crée un cycle qui décourage l’expérimentation locale.
Bien que certains matériaux locaux fonctionnent remarquablement, leur absence de documentation scientifique rigide les maintient en marge. Les décideurs, bailleurs de fonds et professionnels privilégient souvent les matériaux « certifiés » et « éprouvés », ceux qui possèdent des normes ISO et des publications académiques.
Le Camerounais Blaise Mempouo travaille actuellement à combler cette lacune. Son projet SHIFT House teste scientifiquement la performance des matériaux locaux et des systèmes de climatisation passive, dans l’objectif de générer les données nécessaires pour convaincre les décideurs.
Les programmes de logements sociaux, même ceux financés par des institutions africaines, imposent souvent des normes de construction inadaptées. Au Cameroun et en Afrique de l’Ouest, les parpaings, matériau énergivore et mal adapté au climat, dominent les projets d’habitat social. Ce choix n’est pas technique mais idéologique : une perception persistante selon laquelle les matériaux locaux seraient « de pauvres ».
Les porteuses de changement : une nouvelle génération d’architectes africains
Diébédo Francis Kéré : Le pionnier du renouveau

Kéré incarne le modèle alternatif. Né en 1965 à Gando (Burkina Faso), dans un village sans école, il devient d’abord charpentier avant d’obtenir ses études formelles à Berlin. En 1998, il crée l’association « Schulbausteine für Gando » (Des briques pour l’école de Gando) pour financer son premier projet : une école primaire construite en terre crue, achevée en 2001.
Ce projet n’était pas une restauration nostalgique, mais une innovation moderne. Kéré y associait la communauté villageoise au processus, formait les habitants aux techniques de construction, utilisait la terre disponible localement, et optimisait la climatisation passive grâce à des débords de toiture stratégiques et une ventilation naturelle minutieusement calculée.
Depuis, Kéré a conçu des projets au Bénin, Mali, Togo, Kenya, Mozambique, ainsi qu’en Allemagne, Italie, Suisse et États-Unis. Son approche reste constante : construire modestement, penser localement, mettre en œuvre socialement. Il ne considère jamais les matériaux locaux comme des substituts bon marché, mais comme des ressources compétitives capables de rivaliser avec n’importe quel matériau importé, à condition qu’on leur accorde l’expertise et la valorisation nécessaires.
Mariam Kamara : la redéfinition de l’urbain africain
Kamara représente une génération légèrement plus jeune. Née en 1979 à Saint-Étienne (France) mais ayant grandi au Niger, elle combine formation informatique et expertise architecturale. Son cabinet Atelier Masōmī (« le début, la création » en soussou) se focalise exclusivement sur une architecture contemporaine africaine ancrée dans le local et le durable.
Son projet Niamey 2000 (logements abordables construits avec briques de terre comprimée, métal recyclé et ciment) démontre comment une architecture africaine peut être simultanément économique, écologique et moderne. Elle enseigne également l’urbanisme à l’université Brown, exportant sa vision depuis une position académique.
En 2018, elle remporte le Global Holcim Awards (le plus grand concours d’architecture durable au monde) pour le Legacy Restored Center, complexe religieux et laïc qu’elle a conçu en collaboration avec Yasaman Esmaili.
Kunlé Adeyemi et David Adjaye

Au-delà de Kéré et Kamara, d’autres architectes africains articulent cette même vision. Kunlé Adeyemi (Nigeria) et David Adjaye (Ghana/Royaume-Uni) représentent un mouvement plus large de professionnels refusant l’imitation pure et réinventant un langage architectural authentiquement africain.
Cette génération n’est pas nostalgique. Elle n’idéalise pas le passé précolonial. Elle réinterprète plutôt les logiques historiques africaines pour les adapter aux défis contemporains : urbanisation accélérée, changement climatique, crise du logement, demande de durabilité.
Les solutions concrètes en action
Initiatives en éco-construction
Au Sénégal, le projet Elementerre produit des matériaux écologiques « prêts à l’emploi » (briques de terre crue, panneaux isolants en typha, parpaings en typha) tout en formant les ouvriers locaux. Cette approche adresse simultanément trois défis : disponibilité des matériaux, création d’emplois et démocratisation de l’accès.
Au Niger, les initiatives de brique de terre comprimée se structurent progressivement, avec soutien technique d’organisations comme PEEB (Programme d’Énergie Efficace dans le Bâtiment).
Politiques Nationales et Partenariats
Le Togo a lancé un programme de 20 000 logements à coûts abordables incluant un accent sur la rénovation urbaine durable. Bien que ces initiatives ne mettent pas systématiquement l’accent sur l’architecture locale, elles ouvrent des opportunités pour que des architectes comme Kamara ou Kéré démontrent leur modèle à plus grande échelle.
Reconnaissances académiques
La récente attribution du prix Pritzker 2022 à Diébédo Francis Kéré, premier Africain à recevoir cette distinction depuis sa création en 1979, constitue un tournant symbolique majeur. Elle signale que l’architecture africaine centrée sur l’innovation locale et la durabilité n’est pas une tendance marginal, mais une contribution majeure au débat mondial sur l’avenir urbain.
La question existentielle : qui sommes-nous architecturalement ?

Le questionnement fondamental que pose ce sujet mérite d’être énoncé clairement : Si, dans 100 ans, les capitales africaines ressemblaient à Paris, Londres, Dubaï, New York et Tokyo, pourrait-on vraiment parler d’une réussite architecturale africaine, ou aurions-nous simplement réussi à devenir une copie de quelque chose qui n’a jamais été pensé pour nous ?
Cette question n’est pas rhétorique. Elle interpelle la souveraineté culturelle et la responsabilité des décideurs africains face à l’héritage architectural du continent.
L’écart entre l’architecture africaine contemporaine et les principes historiques du continent n’est pas une fatalité, mais un choix, un choix façonné par l’héritage colonial, les systèmes éducatifs, les demandes clientèle et l’absence délibérée d’alternatives valorisées.
Cependant, ce choix peut se modifier. La reconnaissance croissante d’architectes comme Diébédo Francis Kéré et Mariam Kamara, la documentation scientifique émergente sur les matériaux locaux, l’urbanisation accélérée qui force une réflexion sur la durabilité et l’accessibilité, tout cela crée les conditions pour une inflexion.
L’avenir de l’architecture en Afrique n’est pas une question de retour nostalgique au passé précolonial. C’est une question de réinterprétation intelligente et contemporaine des systèmes spatiaux, des savoirs climatiques et des ressources matérielles qui ont permis à l’Afrique de construire durablement pendant des millénaires.
Les outils, les architectes et les exemples réussis existent déjà. Ce qui manque, c’est la volonté politique et culturelle de valoriser, financer et promouvoir cette architecture authentiquement africaine, moderne et résiliente, au lieu de continuer à importer des modèles conçus ailleurs, pour d’autres réalités
Steven Edoé WILSON

