Au Sénégal, les disparus en mer ne sont pas seulement des victimes de la migration clandestine. Ils laissent derrière eux des familles enfermées dans une attente qui peut durer des années, faute de nouvelles, de corps et parfois même d’un statut officiel. À Dakar, cette réalité a été remise en lumière lundi 31 août, à l’occasion de la Journée internationale des personnes disparues.
Sur les pancartes brandies par les familles, les visages des jeunes partis vers l’Europe côtoient des messages rappelant une douleur devenue quotidienne. Certains proches attendent depuis près de vingt ans une information sur le sort d’un père, d’un frère ou d’un fils. Pour eux, le temps ne suffit pas à refermer la blessure.
Une disparition qui suspend le deuil
Lorsqu’une embarcation disparaît dans l’Atlantique, la tragédie ne s’arrête pas avec le naufrage présumé. Elle se prolonge à terre, dans les foyers où l’absence devient une présence permanente.
Ibrahima Diop, dont deux frères ont disparu, illustre cette situation. L’un est parti en 2006, l’autre en 2024. Dans les deux cas, la famille ignore toujours ce qu’ils sont devenus. Cette incertitude constitue l’une des dimensions les plus douloureuses des disparitions en mer. Sans corps et sans confirmation officielle, les proches restent entre espoir et résignation.
Le problème dépasse donc la seule question migratoire. Il touche à la nécessité, pour les familles, de pouvoir établir la réalité d’un décès, accomplir les démarches administratives et organiser les rites funéraires. Tant que ces étapes restent impossibles, le deuil demeure inachevé.
Des disparus en mer qui deviennent aussi des « absents » administratifs
Cette situation révèle une autre difficulté, moins visible; celle de la reconnaissance officielle de la disparition. Face à des naufrages qui se produisent parfois loin des côtes et sans liste fiable des passagers, identifier les victimes devient extrêmement complexe. Les familles peuvent ainsi se retrouver confrontées à des procédures longues pour faire reconnaître l’absence d’un proche.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) accompagne certaines d’entre elles dans les démarches administratives et juridiques. Cet accompagnement permet notamment de rechercher des informations et d’obtenir, lorsque les conditions sont réunies, une déclaration d’absence ou de disparition.
Mais l’aide administrative ne suffit pas à effacer la souffrance. Les associations de familles jouent également un rôle essentiel dans la préservation de la mémoire des disparus et dans l’accompagnement de ceux qui vivent avec cette incertitude.
Au-delà des commémorations, répondre aux familles
La Journée internationale des personnes disparues offre une occasion de rendre visibles ces familles, mais elle pose surtout une question aux autorités. Que faire lorsque des centaines de personnes disparaissent sur les routes migratoires et que leurs proches restent sans réponse ?
La traversée entre l’Afrique de l’Ouest et les îles Canaries demeure particulièrement dangereuse. Selon les données citées par l’OIM, près de 3 000 personnes y auraient disparu ces dernières années. Les organisations humanitaires considèrent toutefois que le bilan réel pourrait être plus élevé, certaines disparitions n’étant jamais documentées.
Ces chiffres donnent une dimension collective à des drames qui restent souvent vécus dans l’intimité des familles. Derrière chaque personne portée disparue se trouvent des proches qui attendent une information, une reconnaissance officielle ou simplement la possibilité de savoir où repose leur parent.
Pour le Sénégal, l’enjeu est donc double. Il faut continuer à prévenir les départs sur des routes maritimes extrêmement dangereuses, mais aussi mieux prendre en charge ceux qui restent. Car une politique migratoire ne peut ignorer les conséquences humaines des disparitions.
Les familles réunies à Dakar ne réclament pas uniquement que l’on se souvienne de leurs proches. Elles demandent surtout que leur absence soit reconnue, documentée et accompagnée. Car pour ceux qui restent, ne pas savoir peut être une épreuve plus longue encore que le deuil lui-même.

