Le 15 mai 2025 marque un tournant historique dans la vie politique congolaise. Pour la première fois depuis la fin de son mandat en 2019, l’ancien président Joseph Kabila, aujourd’hui sénateur à vie, pourrait voir son immunité parlementaire levée. Accusé de complicité avec la rébellion armée AFC/M23, l’ex-chef de l’État fait l’objet de lourdes accusations, allant de crimes de guerre à crimes contre l’humanité.
Le Sénat congolais, réuni au Palais du Peuple, s’est saisi d’une requête de l’auditeur général des Forces armées (FARDC) pour examiner cette possibilité, dans un climat à la fois tendu et inédit. Derrière cette procédure judiciaire se cache une charge politique puissante. À l’heure où la RDC est en proie à des conflits violents dans l’Est, le pouvoir en place mené par Félix Tshisekedi semble vouloir faire de Kabila un symbole des dysfonctionnements du passé. Mais la complexité du statut de l’ancien président et les implications institutionnelles de cette démarche laissent entrevoir un processus long, incertain, et à fort potentiel de polarisation nationale.
Une affaire judiciaire aux contours éminemment politiques
L’accusation portée contre Joseph Kabila ne repose pas uniquement sur une lecture juridique des événements. Elle est aussi éminemment politique. Deux ministres du gouvernement, dont celui de la Justice, ont ouvertement mis en cause Kabila, l’accusant d’avoir contribué à la création ou au soutien logistique du groupe rebelle M23. Félix Tshisekedi lui-même est allé plus loin en l’associant directement aux instigateurs des violences dans les provinces du Nord et Sud-Kivu.
Si ces accusations se confirment, elles pourraient constituer un basculement dans l’histoire de la RDC, en brisant le pacte tacite de non-poursuite entre anciens et nouveaux chefs d’État. Mais cette rupture risque aussi de fragiliser la stabilité politique du pays. Kabila conserve de nombreux soutiens, notamment au sein de l’armée, du Sénat et d’une frange de l’élite économique, ce qui pourrait entraîner une riposte institutionnelle ou une crispation des tensions internes.
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Un parcours institutionnel semé d’obstacles juridiques
Le déroulement de la procédure illustre à quel point les institutions congolaises sont encore peu préparées à gérer des cas de ce type. En tant que sénateur à vie et ancien président, Joseph Kabila bénéficie d’une double immunité, dont la levée nécessite une décision non seulement du Sénat, mais aussi d’un Congrès réunissant les deux chambres du Parlement.
Même si le Sénat parvenait à voter la levée d’immunité, ce ne serait qu’une première étape. La création d’une commission d’enquête, des auditions probablement sans la présence de Kabila en exil et des votes successifs risquent d’étirer le processus sur plusieurs mois. Par ailleurs, la saisie de ses biens annoncée par le ministre de la Justice pourrait être contestée sur le plan du droit international, renforçant l’idée que cette affaire mêle vengeance politique et quête de justice.
La tentative de levée d’immunité de Joseph Kabila ouvre une ère d’incertitudes et de tensions en RDC. Elle pose la question fondamentale de la redevabilité des anciens dirigeants, tout en testant la robustesse des institutions démocratiques congolaises. Si elle aboutit, elle pourrait créer un précédent majeur en Afrique centrale. Si elle échoue, elle révélera les limites d’un système encore largement façonné par les héritages du passé. Dans tous les cas, cette affaire pourrait bien redessiner les contours du pouvoir à Kinshasa, et au-delà.
Tony A.

