Le Kenya veut réduire sa dépendance aux importations de produits pétroliers. Mais le lancement, le 30 septembre 2026, de la construction d’une gigantesque raffinerie à Lamu révèle déjà les contradictions d’un projet présenté comme un tournant vers l’autosuffisance énergétique. Portée par le groupe du milliardaire nigérian Aliko Dangote, l’infrastructure représente un investissement annoncé de 16 milliards de dollars et doit atteindre une capacité de traitement de 700 000 barils de pétrole par jour.
Mais au regard de certaines réalités, de véritables questions se posent. D’où viendra le pétrole brut nécessaire au fonctionnement de la raffinerie et comment faire accepter le projet aux populations directement concernées ?
Une raffinerie géante pour réduire les importations
Le pari du Kenya est d’abord industriel. Le pays importe une grande partie des produits pétroliers nécessaires à son économie, ce qui l’expose aux fluctuations des cours internationaux et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. Une raffinerie de 700 000 barils par jour pourrait donc transformer le rôle du pays dans le marché énergétique régional.
Le projet doit être construit dans la zone portuaire de Lamu, un emplacement stratégique pour recevoir et acheminer des hydrocarbures. À terme, la production pourrait alimenter le marché kényan mais également celui de plusieurs pays d’Afrique de l’Est. Reuters rapporte que le projet pourrait devenir la plus importante opération d’investissement direct étranger jamais réalisée au Kenya et contribuer à renforcer le rôle industriel du pays.
L’ambition dépasse donc la seule réduction des importations. Nairobi cherche à faire de Lamu un centre énergétique et industriel régional. Mais cette ambition repose sur une condition déterminante, disposer de suffisamment de pétrole brut.
Le paradoxe d’une raffinerie dans un pays encore dépendant du brut étranger
Le principal défi est que le Kenya ne dispose pas actuellement d’une production pétrolière commerciale suffisante pour alimenter une infrastructure de cette dimension. Les approvisionnements pourraient notamment provenir de pays voisins comme l’Ouganda ou le Soudan du Sud, mais ces options dépendent d’infrastructures de transport encore complexes et de décisions géopolitiques. Une autre possibilité serait de recourir au marché international.
C’est ici que le projet révèle sa première contradiction, une raffinerie peut réduire la dépendance aux importations de carburants sans pour autant rendre le pays indépendant des importations de pétrole brut.
Une telle nuance est importante. L’autosuffisance énergétique ne se résume pas à produire localement de l’essence, du diesel ou du kérosène. Elle suppose également de sécuriser durablement l’accès à la matière première, les infrastructures de transport, le financement et les débouchés commerciaux. Des analyses récentes soulignent justement les incertitudes liées à l’approvisionnement en brut, au financement et aux infrastructures nécessaires autour de Lamu.
À Lamu, le développement se heurte aux droits des communautés
Le deuxième défi est social et environnemental. Alors que le projet est présenté comme une locomotive pour l’emploi et l’industrialisation, des habitants de la zone contestent déjà certaines conditions de son implantation.
Un groupe de 133 membres d’une communauté locale a saisi la justice en invoquant notamment des revendications foncières, l’absence de garanties suffisantes concernant les compensations et des préoccupations environnementales. Une décision judiciaire a demandé le maintien du statu quo dans le cadre de ce contentieux.
Le problème est particulièrement sensible à Lamu, territoire dont le patrimoine culturel et environnemental est reconnu internationalement. La proximité de Lamu Old Town, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, renforce les inquiétudes concernant les conséquences potentielles d’une industrialisation massive de la zone.
Le lancement officiel des travaux malgré ces contestations ne signifie donc pas que les oppositions sont réglées. Il ouvre au contraire une nouvelle phase dans laquelle la capacité du projet à concilier investissement, droits fonciers et protection environnementale sera déterminante.
La raffinerie de Lamu constitue ainsi un pari stratégique majeur pour le Kenya. Si elle aboutit, elle pourrait renforcer les capacités industrielles du pays et modifier les équilibres énergétiques en Afrique de l’Est. Mais son succès dépendra autant de la sécurisation de son approvisionnement en pétrole brut que de sa capacité à obtenir une acceptation durable des communautés locales.
L’enjeu n’est donc pas seulement de construire une raffinerie. Il est de démontrer qu’une infrastructure énergétique géante peut réellement produire de la souveraineté énergétique sans déplacer ailleurs les dépendances et les conflits qu’elle cherche à résoudre.

