La nouvelle carte du monde défendue par le Togo et l’Union africaine entre désormais dans une phase plus concrète. Après l’adoption, le 4 septembre 2026, de la résolution « Corriger la carte » par l’Assemblée générale des Nations unies, avec 164 voix pour, une contre et six abstentions, Lomé cherche à transformer le succès diplomatique en dispositif scientifique et pédagogique. Les trois cartographes à l’origine de la projection Equal Earth, Tom Patterson, Bernhard Jenny et Bojan Šavrič, ont accepté d’apporter leur expertise à cette démarche.
Equal Earth, une réponse à la déformation des cartes traditionnelles
Le débat porte d’abord sur la manière de représenter une planète sphérique sur une surface plane. La célèbre projection de Mercator, conçue au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime, conserve les angles et les directions, mais déforme progressivement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. L’Afrique apparaît ainsi visuellement beaucoup moins imposante qu’elle ne l’est réellement, tandis que les territoires proches des pôles sont fortement agrandis.
La projection Equal Earth, publiée en 2018 vise ainsi à préserver les proportions relatives des superficies tout en limitant les déformations de la forme des continents. Elle n’est donc pas une « carte politique » destinée à modifier les frontières. Le gouvernement du Togo souligne d’ailleurs que la démarche concerne exclusivement la représentation cartographique des superficies et ne modifie ni les frontières ni le statut des territoires.
L’Union africaine avait déjà adopté Equal Earth comme référence cartographique et appelé ses États membres à envisager son intégration dans les programmes scolaires.
De la diplomatie à l’école, le véritable enjeu de « Corriger la carte »
L’accord annoncé le 20 septembre entre Robert Dussey et les trois concepteurs d’Equal Earth donne une dimension opérationnelle à cette initiative. Leur contribution doit notamment porter sur l’accompagnement scientifique des États souhaitant utiliser des projections à surfaces égales, la production de cartes librement utilisables et la préparation de ressources pédagogiques destinées aux systèmes éducatifs africains. Un groupe consultatif scientifique doit également être envisagé.
C’est probablement sur le terrain éducatif que se trouve l’un des principaux enjeux. Une carte n’est pas seulement un support technique. Elle constitue aussi un outil d’apprentissage. Pendant des générations, des élèves ont découvert le monde à travers des représentations où l’Afrique semblait visuellement plus petite que certaines régions du Nord. Le projet « Corriger la carte » cherche donc à modifier cette perception sans prétendre modifier la réalité géographique.
Le concept de « justice cognitive », mis en avant dans la résolution et par les promoteurs africains de l’initiative, renvoie précisément à la question selon laquelle, comment les outils utilisés pour produire et transmettre les connaissances influencent-ils la perception du monde ?
Une victoire symbolique qui reste à transformer en pratique
Le vote de l’ONU constitue un succès diplomatique important pour le Togo et l’Union africaine, mais il ne signifie pas que toutes les cartes du monde vont immédiatement abandonner Mercator. La résolution encourage les gouvernements, les établissements scolaires, les organisations internationales et certains acteurs technologiques à recourir à des projections à surfaces égales lorsque la comparaison des superficies est pertinente. Elle ne constitue pas une obligation juridique générale.
Il faudra donc passer du symbole à l’usage; actualisation des manuels scolaires, production de cartes accessibles, formation des enseignants, adaptation des supports numériques et dialogue avec les entreprises spécialisées dans la cartographie. Il s’agit de montrer qu’une représentation géographique dépend toujours de choix techniques et de l’objectif recherché.
Equal Earth ne remplace pas toutes les projections cartographiques. Certaines, comme Mercator, conservent une utilité particulière pour la navigation. La démarche consiste plutôt à utiliser la projection adaptée au message que l’on veut représenter. Pour le Togo, l’étape qui s’ouvre est donc moins celle du vote que celle de la mise en œuvre.
La nouvelle carte du monde devra désormais quitter les enceintes diplomatiques pour entrer dans les salles de classe, les institutions et les outils numériques. C’est à cette condition que « Corriger la carte » pourra passer d’une résolution internationale à une véritable évolution des pratiques cartographiques.

