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L'investigateur Africain > Blog > politique > Grève des enseignants au Cameroun : l’université publique au bord de l’asphyxie
politique

Grève des enseignants au Cameroun : l’université publique au bord de l’asphyxie

Steven WILSON
Dernière mise à jour : janvier 5, 2026 2:12 pm
Steven WILSON
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13 Min de lecture
Grève des enseignants au Cameroun : l'université publique au bord de l'asphyxie
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Un silence inhabituel pèse sur les amphithéâtres des universités publiques du Cameroun. Depuis le 5 janvier, les campus de Yaoundé à Buea, de Dschang à Maroua, sont privés de leur effervescence intellectuelle. Ce vide n’est pas celui des vacances, mais celui d’une colère profonde, structurée et largement suivie. À l’appel du Syndicat National des Enseignants du Supérieur (Synes), un mouvement de grève de dix jours a paralysé l’ensemble des activités pédagogiques, plongeant le système dans une crise majeure.  

Contents
La « dette académique » 2021-2022, catalyseur de la colèrePrimes de recherche : une promesse non tenue pour une écrasante majoritéAu-delà du salaire : la dégradation globale des conditions de travailLa grève des enseignants au Cameroun, symptôme d’un dialogue social en panneUne stratégie de pression calculée du SynesUne crise régionale et le spectre de la fuite des cerveaux

Selon les données du Ministère de l’Enseignement Supérieur (MINESUP), ce sont près de 8 200 professeurs, chargés de cours et assistants des onze universités d’État qui ont cessé le travail. Loin d’être une réaction spontanée, cette mobilisation est l’aboutissement d’années de frustrations. Au cœur de cette grève des enseignants au Cameroun, des revendications financières anciennes et une lassitude face à des promesses gouvernementales maintes fois reportées. Pour comprendre les ressorts de cette crise, il faut d’abord décortiquer la nature précise des griefs qui alimentent le mouvement. Il convient ensuite d’analyser la chronique d’un dialogue social semé d’embûches. Enfin, il est essentiel d’examiner les implications systémiques de ce conflit pour l’avenir de la formation et de la recherche dans le pays.

La décision du Synes de paralyser le système universitaire public est le fruit d’une accumulation de frustrations financières et professionnelles. Les revendications, portées par la Secrétaire Générale du syndicat, la professeure Jeannette Wogaing Fotso, sont précises et touchent directement au portefeuille et à la dignité du corps enseignant. Elles brossent le portrait d’une profession qui se sent dévalorisée par l’État, son principal employeur. Le cahier de doléances va bien au-delà d’une simple demande d’augmentation. Il met en lumière des manquements structurels dans le traitement des universitaires, affectant leur quotidien et leur capacité à accomplir leurs missions de formation et de recherche. Cette situation a transformé le mécontentement en une action collective déterminée.

La « dette académique » 2021-2022, catalyseur de la colère

 

Le point de crispation le plus saillant est le non-paiement de ce que le syndicat nomme la « dette académique ». Cette dette correspond à un ensemble de prestations intellectuelles effectuées par les enseignants du supérieur mais non rémunérées par l’État sur la période cruciale de 2021-2022. Concrètement, elle inclut les heures complémentaires, qui dépassent le volume horaire statutaire, ainsi que les vacations assurées pour pallier le manque de personnel. Elle concerne aussi et surtout la participation aux jurys de soutenance de mémoires de Master et de thèses de Doctorat/PhD, un travail essentiel à la validation des cursus.

Ces activités, indispensables à la vie académique et à la production scientifique, représentent une charge de travail considérable. Selon le Synes, elles n’ont pas été honorées financièrement depuis plus de deux ans. Cette situation crée un sentiment d’injustice profond. Les enseignants ont l’impression de travailler gratuitement pour maintenir à flot les universités publiques du Cameroun. « Nous avons accompli notre part du contrat en assurant la continuité pédagogique. Nous attendons simplement que l’État honore la sienne », résumait un professeur de l’Université de Douala.

Primes de recherche : une promesse non tenue pour une écrasante majorité

Au-delà des arriérés directs, une autre revendication majeure concerne les primes spéciales de modernisation de la recherche universitaire. Instaurées par le gouvernement pour encourager l’excellence académique, ces primes devaient être versées en plusieurs tranches. Cependant, le Synes affirme que les troisième et quatrième tranches de ces paiements n’ont toujours pas été versées à la majorité du corps professoral. Le syndicat avance un chiffre choc, affirmant que « 80 % des enseignants sont concernés par cette préoccupation ».

Cette statistique, si elle reflète la réalité, signifie que quatre universitaires sur cinq attendent des sommes qui leur sont dues. Ces fonds sont souvent essentiels pour financer leurs propres travaux, acheter des ouvrages spécialisés ou participer à des colloques internationaux qui nourrissent leur enseignement. Ce manquement n’est donc pas perçu comme un simple problème financier. Il est vu comme un frein direct au développement de la recherche scientifique camerounaise et à son rayonnement international, un enjeu crucial dans un monde globalisé.

Au-delà du salaire : la dégradation globale des conditions de travail

L’arbre des revendications salariales ne doit pas cacher la forêt d’un malaise plus général. Le Synes s’alarme en effet de la dégradation continue des conditions de vie et de travail de ses membres. Cette détérioration se manifeste sur plusieurs fronts. D’une part, les questions relatives au régime de retraite sont une source d’angoisse croissante pour les enseignants en fin de carrière. Ils craignent une précarisation après des décennies de service dévoué à la nation.

D’autre part, le système d’assurance maladie est jugé insuffisant et inadapté. Il laisse de nombreux universitaires et leurs familles vulnérables face aux aléas de la santé. Ces préoccupations sociales, combinées à l’inflation et à l’érosion du pouvoir d’achat, créent un cocktail explosif. Ce mélange de facteurs nourrit le ressentiment et renforce la détermination des grévistes. Le mouvement actuel est donc autant un cri pour le paiement des dettes qu’un appel au secours pour une reconnaissance globale de la profession enseignante.

La grève des enseignants au Cameroun, symptôme d’un dialogue social en panne

Le débrayage de janvier 2024 n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une longue histoire de tensions entre le « Synes » et le gouvernement camerounais. Chaque mouvement de grève est le symptôme d’un cycle devenu prévisible. Des revendications sont posées, des négociations s’ouvrent, des promesses sont faites. Puis le temps passe sans que des actions concrètes ne suivent, menant inévitablement à une nouvelle mobilisation. Cette répétition des conflits témoigne d’une difficulté structurelle à établir un dialogue social serein et efficace. Elle use la patience des enseignants et entame la crédibilité de l’action gouvernementale, créant un climat de méfiance qui rend chaque négociation plus difficile que la précédente.

La temporalité de la « dette académique », fixée sur la période 2021-2022, n’est pas anodine. Elle correspond à une période où de multiples assurances avaient été données aux syndicats. Selon les déclarations du Synes, des rencontres avec les représentants du Ministère de l’Enseignement Supérieur (MINESUP) et du Ministère des Finances ont eu lieu à plusieurs reprises au cours des années 2022 et 2023. Lors de ces réunions, le gouvernement aurait reconnu la légitimité des revendications et promis d’établir un échéancier pour l’apurement des dettes.

Cependant, ces engagements sont restés lettre morte. Cette incohérence flagrante entre les paroles et les actes est au cœur du ressentiment actuel. Les enseignants du supérieur ont le sentiment d’avoir été patients et d’avoir joué le jeu du dialogue, sans obtenir de résultats tangibles en retour. La « grève des enseignants au Cameroun » est donc perçue par ses initiateurs comme le seul levier restant pour contraindre l’exécutif à honorer sa propre parole et à traduire ses promesses en actions concrètes et vérifiables.

Une stratégie de pression calculée du Synes

La stratégie adoptée par le Synes pour ce mouvement est révélatrice de sa maturité. Le syndicat cherche à peser sur les négociations sans paralyser totalement le cœur de la production scientifique. En appelant à la cessation de « toutes activités dans les campus », il frappe fort, touchant directement le quotidien des centaines de milliers d’étudiants. Cependant, une précision importante a été apportée : la participation aux jurys de thèses de Doctorat/PhD n’est pas concernée. Cette exception est hautement stratégique. Elle permet de ne pas pénaliser les doctorants au terme de leur long parcours, un geste qui préserve l’image du syndicat. Simultanément, elle envoie un message clair au gouvernement. La grève est un outil de pression sur les activités de masse (cours, examens) et non une volonté de saboter la recherche de haut niveau, démontrant le sens des responsabilités du corps professoral.

Dans ce bras de fer, les étudiants sont incontestablement les premières victimes. Pour eux, dix jours de grève signifient des cours annulés et un calendrier académique potentiellement perturbé. Dans un système où les retards sont déjà fréquents, chaque semaine perdue est difficile à rattraper. Cette situation génère de l’incertitude et de l’anxiété, en particulier pour les étudiants en fin de cycle. « Nous comprenons les revendications de nos enseignants, mais nous sommes pris en otage », confiait une étudiante en sciences économiques à l’Université de Yaoundé II. Ce sentiment, largement partagé, indique la fragilité d’un système où les dysfonctionnements administratifs se répercutent directement sur la qualité de la formation offerte à la jeunesse.

Une crise régionale et le spectre de la fuite des cerveaux

Le cas du Cameroun n’est pas isolé en Afrique Centrale. Au Tchad ou en République du Congo, les syndicats d’enseignants ont mené des grèves pour des motifs comparables : arriérés de salaires et dégradation des conditions de travail. Cette tendance régionale suggère des problèmes structurels communs. Toutefois, le Cameroun, souvent vu comme un pôle académique, voit son image écornée. La « fuite des cerveaux » vers des universités africaines plus stables, au Ghana, au Sénégal ou en Afrique du Sud, est une conséquence directe de cette instabilité. Chaque professeur d’université expérimenté qui quitte le pays représente une perte inestimable de capital humain, difficile à remplacer et préjudiciable pour les générations futures d’étudiants.

Les implications de cette impasse sont considérables. À court terme, la validité de l’année académique est menacée pour des centaines de milliers d’étudiants. À plus long terme, c’est la crédibilité même du système universitaire camerounais qui est en jeu. La répétition de ces crises décourage les vocations, accélère la fuite des cerveaux et ternit la réputation du pays. Sans une résolution durable, le Cameroun risque de compromettre sa capacité à former les cadres et les chercheurs dont il a désespérément besoin pour son développement.

Il est donc impératif que toutes les parties dépassent le stade du bras de fer. Le gouvernement doit poser des actes financiers concrets et vérifiables. Pour le syndicat, la poursuite d’un dialogue exigeant reste la meilleure voie. Plus largement, cette crise doit être l’électrochoc qui impose un débat national sur l’avenir de l’université. Il ne s’agit pas seulement de payer des dettes, mais de redéfinir un pacte d’avenir pour l’enseignement supérieur. L’enjeu n’est rien de moins que la construction du capital humain qui portera le Cameroun de demain.

Tony A.

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